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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/940

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courci. Quant à la tonalité, elle a perdu plus encore. De tous les élémens, de toutes les lois essentielles de la musique, il n'en est pas une autre — en cette partition de Fervaal, — qui soit à ce point méconnue, pour ne pas dire abolie. La symphonie enfin, la symphonie au théâtre, dont nous faisons tant d'état et d'éclat ? J'ai peur quelquefois qu'elle ne soit et ne puisse jamais être que fort incomplètement la symphonie : qu'elle le soit beaucoup plus par des variantes extérieures, par des détails d'harmonie, de rythme et d'instrumentation, que par l'accroissement organique et la libre évolution de l'idée en soi. Et puis une éternelle question subsiste, que Fervaal est loin — oh ! très loin — de résoudre : celle du rapport et de l'équilibre entre l'orchestre et le chant. On a dépouillé la voix, c'est-à-dire la personne humaine elle-même, de son droit à l'expression directe de sa pensée, de ses passions, de son âme enfin. Peut-être faudra-t-il le lui rendre un jour et revenir, pour les mieux régler, sur une séparation trop absolue et un partage trop inégal. Enfin deux vertus essentielles manquent à Fervaal : l'une est la simplicité, l'autre la joie. Hélas ! on veut donc changer notre riant et clair pays de France en cette terre de Gravann, hérissée d'aiguilles de glace et de pics sauvages ! La libre joie ! La fière joie ! L’auguste joie ! Par trois fois ainsi le sombre musicien de Fervaal l'invoque. Mais elle ne viendra point à son appel, cette joie que Wagner lui-même enviait un jour au génie italien, et qu'il avouait que son génie à lui, trop exclusivement germanique, n'avait peut-être jamais connue. Quant à la complication, à la difficulté d'un art comme celui-là, il n'est personne, croyons-nous, qui n'en ait pris quelque alarme. Cet abus de tous les moyens, de toutes les ressources, de tous les raffinemens et de tous les artifices, rappelle un avertissement, une menace même de Bossuet, que l'art comme la nature humaine peut entendre : « Il est clair que ce qu'on lui donne au delà des bornes qui lui sont prescrites, non seulement ne lui sert de rien, mais encore ordinairement lui est à charge… De se vouloir remplir par-dessus la juste mesure, ce n'est pas amasser, mais perdre et dissiper entièrement. En vain t'es-tu soûlé à cette table ; tu as pris plus de pourriture et non plus de substance ni plus d'aliment. »

Peut-être comprenez-vous maintenant pourquoi l'œuvre de M. d'Indy est de celles qu'on estime, qu'on admire, et dont on a peur.


Camille Bellaigue.