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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/468

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vibrer tout l’être ; cette douleur avide de s’exprimer trouvera sa forme toute prête et le chœur léger des rêves d’antan lui fera un prestigieux cortège. Nous connaissons cet épisode autour duquel sont venues se concréter les jeunes souffrances du poète. C’est l’histoire banale d’une passion violente et malheureuse, c’est une vieille histoire éternellement neuve. Amélie, la fille du banquier Salomon Heine, était remarquablement belle, elle était riche, elle était courtisée ; c’était pour elle un pauvre amoureux que ce petit cousin, obscur employé de bureau, malhabile aux affaires et sans avenir comme sans vocation. Il se rendit compte de son indignité, n’avoua pas cet amour qu’on eût dédaigné, et après un martyre de trois ans, quand la belle cousine se fut mariée, la souffrance accumulée et contenue éclata en une suite de chants douloureux. C’est là le thème principal dont le poète ne fait que varier l’expression dans toute la première série de ses lieds et qui reçoit sa forme la plus achevée dans les deux recueils de l’Intermezzo et du Retour. Plus tard, après les aventures multiples et les tristes égare-mens, au temps de la longue agonie, le poète en retrouve encore dans la partie la plus saine de son cœur l’amer et exquis ressouvenir.

Ce qui fait le charme de ces premières poésies c’est qu’autant l’art y a déjà de sûreté et de maîtrise, autant l’âme qui se livre à nous a de fraîcheur, et c’est qu’avec l’intensité de la passion cet amour a toute la candeur d’un amour de jeunesse. L’expression en est toute fleurie de puérilités et de mièvreries, ainsi qu’il convient. La sensiblerie s’y étale sans fausse pudeur. Dans le vaste monde et dans la nature le poète n’aperçoit rien qui ne lui rappelle sa souffrance et qui ne soit un symbole de son amour. C’est sa propre douleur qu’il entend gémir dans la plainte anonyme des générations défuntes. Il est le sombre convive qu’on voit paraître dans le repas de noces et qui murmure à l’oreille de la fiancée la promesse oubliée. Pour lui est le linceul que lave dans l’eau de la fontaine la jeune fille de la forêt enchantée. Et le ricanement des spectres, assemblés autour du ménétrier fantastique, raille des douleurs pareilles aux siennes. Les mêmes soucis qui assiègent ses jours hantent ses nuits, et ses rêves lui rapportent les mêmes images aussi obsédantes. « Toutes les nuits je te vois en rêve… Mon ancien rêve m’est revenu… Je me vis l’autre nuit dans un rêve… J’ai pleuré en rêve, j’ai rêvé que tu étais morte… » La nature est sa confidente : les arbres lui font des signes d’intelligence, les violettes ont pour lui des regards, les fleurs ont un langage, les étoiles ont des sourires et elles ont des larmes. « La nuit était froide et muette ; je parcourais lamentablement la forêt. J’ai secoué les arbres