Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/383

Cette page n’a pas encore été corrigée


critique, l’officier n’aura jamais fini de réfléchir ni de travailler.

Je prends congé, et l’on me remercie chaudement de ma visite : ainsi le veut l’hospitalité. Un vieux lieutenant, retardé jusque-là par quelque affaire de service, entre à ce moment même :

— Loukine, me dit-il, et il ôte son gant pour notre poignée de main.

La raison pour laquelle il m’aborde est qu’il vient m’inviter, non pas à une soirée ni à un dîner, mais simplement aux exercices de ses okhotniki [1]. Ainsi verrais-je une troupe de caractère purement russe, inconnue aux infanteries étrangères ; lui-même, depuis dix ans, forme chaque hiver un parti nouveau ; il est versé dans ces sports de courir sur la neige au moyen des luigis [2], de pédaler sur des vélocipèdes fabriqués à la manufacture de Toula avec de vieux canons de fusil, de grimper aux poteaux du télégraphe en s’aidant d’ergots de fer attachés aux talons ; dans les districts forestiers, on traque l’ours ; au Turkestan, le tigre et la panthère ; la chasse éprouve les nerfs du soldat et développe en lui l’instinct offensif.

Dieu sait pourtant quand nous verrons ces okhotniki. Le général arrive ce soir ; voici s’ouvrir la semaine sainte ; les devoirs religieux vont interrompre les occupations militaires. Jusqu’au revoir, cher camarade, en quelque occasion de service.

La musique du régiment me régale d’un air ; les paysans du village, mines tristes et respectueuses, me font la haie, me prenant pour un personnage ; un groupe de soldats crient : Viva la faça ! ce qui veut dire vive la France ! puis tous les autres courent à ma rencontre, m’attendent au bord du chemin ; quelques mots jetés dans leurs rangs dociles ont suffi pour improviser ce mouvement sympathique et joyeux, et tandis qu’avec des bras qui s’agitent et des coiffures jetées en l’air ils saluent cet homme de France passant au milieu d’eux, moi, tête nue, je salue cette Russie qui court et bruit autour de moi.


ART ROË.

  1. Littéralement, chasseurs ; ici : éclaireurs, partisans.
  2. Ce sont les sky finlandais.