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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/303

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Brûlas ou les Bigarros, comme ils s’intitulent, — qui, plus tard, se collèteront volontiers avec les Parisiens ; ceux-ci les traitant de muffes et les Limousins exprimant leur mépris par le sobriquet de « marchands de cerises », c’est-à-dire de fainéans, uniquement capables de vendre au long des rues de petits paquets de guignes. L’ancien questeur nous confie du reste que les maçons de cette époque, s’ils rentraient dans leur garnis les soirs de fête sans s’être donné de bonnes raclées, disaient « qu’ils ne s’étaient pas amusés. »

Après quatre jours de marche et trois nuitées à Bordesoulles, Issoudun et Salbris, la troupe arrive à Orléans où Ton prend les « pataches. » Martin Nadaud est, avec trois autres, emballé dans le panier suspendu, entre les roues, à l’essieu du « coucou » et fait ainsi son entrée à Paris. Il se rend aussitôt à la Seine pour s’y laver, retire sa veste et son gilet et les secoue, en vue de chasser les insectes qui le dévoraient. Puis le père le mène au chantier, dont le maître-compagnon l’embauche et le labeur quotidien commence.

Le « poulain » — ainsi nommait-on les nouveaux venus — qui doit monter sur son crâne l’auge pleine de plâtre 25 ou 30 fois par jour, au quatrième étage, est bien vite à bout d’haleine et sent son cou rentrer dans ses épaules, lorsqu’il rejoint le soir sa chambre de la rue de la Tixeranderie. Là douze locataires se partagent six fils, tellement serrés qu’il ne reste au milieu qu’un passage de 50 centimètres. Le loyer était de 6 francs, y compris la soupe, que l’hôtesse se chargeait de tremper pour ses quatre-vingts pensionnaires… mais avec leur propre pain. Aussi chacun en laissait-il un morceau le matin sur la planche, au-dessus des lits ; et ces 80 morceaux, fraternellement rassemblés par la logeuse, garnissaient autant d’écuelles, dès que l’eau de la marmite était chaude. Pour sa nourriture au dehors, l’ouvrier ne dépensait pas mensuellement plus d’une quinzaine de francs : à neuf heures, il allait, une tranche de pain sous le bras, chez le traiteur voisin déjeuner pour 5 ou 7 sous, selon qu’il prenait ou non du bouillon. A deux heures, il mangeait dans quelque coin du chantier, assis sur le plâtre, — on appelait cela « battre les gravats », — la fin de son pain, avec quelque reste de viande épargné sur le déjeuner. Nouvelle soupe le soir, froide souvent lorsqu’on était en retard ; puis la remontée à la chambre commune et le sommeil, après maintes plaisanteries, toujours les mêmes, échangées d’un lit à