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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/290

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citadine dépend ses rideaux, décloue ses tapis, pour aller gîter ailleurs, non pas aussi fréquemment, mais avec la même insouciance que la tribu errante replie ses toiles et charge ses chameaux. Celle-ci rêve de meilleurs pâturages, celle-là ambitionne un calorifère, la lumière électrique ou un ascenseur. Vingt motifs poussent du reste l’habitant de la capitale à changer d’étage, de rue ou de quartier : l’augmentation de sa famille, la réduction de son revenu, les nécessités de sa profession.

Parisiens mes frères, Parisiens d’âge mûr, dont les souvenirs de jeunesse sont liés au marteau des démolisseurs, qui avez grandi au milieu des échafaudages, des toits scalpés, des demeures écartelées, surprises par le plein jour où s’étalaient leurs tentures flétries, leurs nudités pauvres et les sinistres zigzags de leurs conduits de fumée, vous qui avez vu la cité s’effondrer et renaître sous les doigts de fée de M. Haussmann, combien parmi vous sont nés dans la maison où ils vivent, combien vivent dans la maison où ils doivent mourir ? Les murs ailleurs n’ont pas seulement des oreilles, mais une bouche aussi ; ils parlent et évoquent certains souvenirs avec une précision qui n’a d’égale, dans son charme ou dans sa cruauté, que celles des airs de musique associés aux événemens du passé. Ici, le long de ces voies toutes neuves, sous ces lambris tout frais, l’individu, qui souvent se déplace et dont les amis, les proches, se déplacent comme lui, cesse d’accrocher son existence, à mesure qu’elle fuit, à ces choses matérielles qui l’environnent. Mobile amas de poussière humaine, la foule s’assoit, sans s’y attacher, devant ces foyers sans histoire, témoins indifférens de sa joie ou de sa douleur. Qui n’a passé à quarante ans, sans lever les yeux et l’esprit distrait, sous les fenêtres où sa vingtième année chantait le premier duo d’amour, devant le seuil où, désespéré naguère, il a cru mourir


II

Mais qu’importe cette poésie d’almanach, cette friperie de guitariste, aux parvenus que nous sommes ! Justement orgueilleux de notre œuvre, comment pourrions-nous, sans une pitié dédaigneuse, comparer les logis disparus, étroits, obscurs, souvent mal odorans et toujours incommodes, même lorsqu’ils semblaient grandioses, aux appartenons actuels dont les moindres sont distribués avec art, tapissés ou peints avec goût, machinés