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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/237

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il n’est pas tout à fait intact. Le premier soin de l’Europe a été de demander à la Turquie de ne faire aucun acte militaire. — N’envoyez, lui a-t-elle dit, ni navires, ni soldats ; nous nous chargeons, nous répondons de tout. — Soit encore : mais en même temps que l’Europe imposait cette loi à la Turquie, n’aurait-elle pas dû la faire respecter par la Grèce ? Elle ne l’a pas fait, et, par un paradoxe difficile à justifier, la Porte, qui est en somme souveraine et propriétaire légitime de l’île, en a été évincée, tandis que la Grèce a pu s’y introduire par infiltration et s’en emparer partiellement. Alors s’est produit le spectacle le plus singulier. Aussi haut que nous remontions dans l’histoire diplomatique, nous ne découvrons rien de pareil. La Crète est soumise aujourd’hui au régime le plus hétéroclite et le plus invraisemblable. On y voit coexister, juxtaposés les uns aux autres, trois gouvernemens à la fois. D’abord le gouvernement ottoman : c’est celui peut-être qui fonctionne le moins, mais c’est tout de même le plus régulier. A la vérité, il manque de chef. Dès les premiers coups de fusil, le gouverneur de l’île, Georges Berovitch, a disparu. Les circonstances de sa fuite n’ont pas encore été l’objet d’un récit tout à fait authentique : on sait seulement que cet Achille aux pieds légers s’est réfugié à Corfou, où il accorde assez volontiers des interviews aux journalistes. Grand a été l’embarras de la Sublime Porte. Laisser la Crète sans gouverneur était consacrer, non seulement sa mise en dépôt entre les mains de l’Europe, mais son abandon. Il fallait, ne fût-ce que pour le principe, en nommer un autre : le malheur est que la Porte n’a pas encore trouvé un candidat à cet honneur platonique. On a parlé d’abord de Photiadès, puis de Carathéodori-Pacha ; ils ont refusé l’un et l’autre, ce rôle de gouverneur in partibus infidelium leur ayant paru peu compatible avec le sérieux de leur caractère. L’ancienne administration ottomane subsiste donc en Crète, du moins dans la partie de l’île qui n’est pas occupée par les Grecs, mais elle ne relève plus de personne, sinon des amiraux des puissances dans l’autre partie de l’île où s’étend, le long des côtes, la portée de leurs canons. Les amiraux représentent un second gouvernement, celui de l’Europe. C’est le plus respectable de tous, et celui, assurément, qui aura le dernier mot ; mais pour le quart d’heure nous venons de dire combien est restreint, au moins en profondeur, le domaine de son action. Si le gouvernement ottoman est complètement désorganisé, le gouvernement européen n’est pas encore organisé du tout. En présence de la paralysie du gouvernement ottoman et de l’inefficacité provisoire du gouvernement européen, les Grecs seuls sont actifs et remuans. Ils trouvent