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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/203

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artistes, fondée sur la mutuelle estime de la part que chacun prend au travail de tous ?

Si, aujourd’hui, l’on voit créer encore quelques beaux tableaux de chevalet, quelques jolies statues, quelques bonnes parties d’un édifice, mais jamais une belle décoration d’ensemble, ce n’est pas qu’on manque de technique ni de talent, c’est que, pour arriver plus vite au succès et surtout à la fortune, l’artiste fait comme l’industriel : il se spécialise ; il dirige tous ses efforts dans le sens où il atteindra le plus de virtuosité et en vue des œuvres les plus lucratives. Il se garde de se dévouer à tous les arts, de peur de n’en réussir aucun. « Le membre de l’Institut est occupé seulement à produire des morceaux de toiles peintes qui seront montrées dans des cadres et des morceaux polis de marbre qui seront logés dans des niches, tandis que vous demanderez à votre constructeur de dessiner des patrons colorés on pierres et en briques, et à votre marchand de porcelaines d’avoir des ouvrières qui savent peindre les porcelaines et rien d’autre. » Cette division du travail est, paraît-il, merveilleuse dans l’industrie pour aller vite et gagner beaucoup ; mais elle tue tous les arts à la fois. Elle les sépare, dès leur source, et les plus grands efforts ne les pourront jamais bien réunir. On peut faire des morceaux, non plus un tout, des collections, non plus un organisme. Pour faire un ensemble, il faut la même vie et la même vie ou la vie n’est donnée que par le même procréateur ou inspirateur.

Telle est la loi qui fit les grands ensembles que nous admirons en Italie. « Aux alentours de l’an 1300, vous trouverez que, sur les cinq plus grands artistes : Cimabue, Jean de Pise, Arnolfo, André de Pise et Giotto, quatre étaient architectes autant que sculpteurs et peintres. Ce fut justement l’époque des grands ensembles jaillis avec la vie en eux. Plus tard, la peinture absorba tout et perdit tout. Vous devez en conclure que les trois arts doivent être pratiqués ensemble et que personne ne peut être un bon sculpteur qui n’est pas un bon architecte, c’est-à-dire qui n’a pas assez de savoir ni ne prend assez de plaisir dans les lois structurales pour pouvoir bâtir à l’occasion mieux qu’un simple constructeur. » Et de même que toutes les besognes peuvent être faites par la même main, dans la même œuvre toutes les séductions doivent être réunies. « Cette jonction des trois arts dans les esprits des hommes, aux temps les meilleurs, est rapidement exprimée par ces mots du roman de la Rose dans le Jardin de l’Amour :