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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/202

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Et ne disons pas surtout que ce sont là des idées de moraliste, car ce sont bien des sentimens d’artiste, et celui-là ne fut jamais un artiste, quelle que soit son enseigne ou son étiquette, qui ne les a pas éprouvés ! Oublier son art pour la Nature, s’oublier soi-même pour son art, c’est bien la condition expresse de toute élévation vers les mystères de la Beauté, et c’est bien aussi, au point de vue pratique, dans les œuvres d’art collectives, la première condition du succès. En disant que « tout art est adoration », adoration humble et dévouée, oubli de soi et sacrifice, le Maître des Lois de Fiesole a exprimé autre chose qu’un aphorisme moral et sentimental : il a donné une règle précise dont l’application aux plus délicats problèmes esthétiques de notre temps peut être faite chaque jour. Cet enthousiaste a vu clair dans les sophismes modernes et ce prophète a fort bien démêlé, sous les gloses des critiques et en dépit des théories intéressées des artistes, le vrai mal, le mal profond dont souffrent certains de nos arts : la vanité. Il a vu et dénoncé qu’avec les qualités matérielles et techniques sans lesquelles il n’est point d’art, « car la première fonction d’un peintre, c’est de peindre », il fallait aussi, pour produire de grandes œuvres d’ensemble, une certaine qualité morale. Il a perçu que la science ne suffisait pas toujours sans la conscience, ni l’habileté de la main, sans la simplicité du cœur.

Car si l’habileté suffisait, comment donc se fait-il que notre temps, si fécond en habiles gens, ne puisse produire un seul monument comparable aux temples grecs ou aux gothiques cathédrales ? Si le talent était la seule chose requise de l’artiste, comment avec tant de talent et l’expérience accumulée de tant d’écoles, ne pouvons-nous ni créer, ni perpétuer un style, ni établir un ensemble de décoration harmonieuse, ni rivaliser avec des époques moins instruites et moins habiles, pour le goût et la délicatesse des outils, des meubles, des objets qui nous entourent ? N’y a-t-il donc pas quelque chose qui manque ? Ce quelque chose, ne serait-ce pas des qualités morales et, avant toutes, celle que donne l’adoration : l’humilité ? L’Humilité qui ne cherche pas les succès soudains et bruyans, mais qui consent aux recherches lentes et silencieuses ; l’Humilité qui ne s’attache pas exclusivement aux arts intellectuels et aristocratiques, mais qui ne recule devant aucune besogne nécessaire ; l’Humilité qui permet l’union de tous les