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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/200

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l’entrecroisement des touches des diverses couleurs crues dont ces teintes mixtes sont formées. »

Ne serait-ce pas le pointillisme qui, dès 1856, se trouve ici prophétisé ? C’est lui-même ; et Ton s’explique mal dans quel sens certaines « jeunes écoles », de Londres et de Paris, traitent Ruskin de « suranné ». Si l’on veut dire par là qu’il a défendu certains principes éternels qui étaient vrais avant que nous fussions et qui le demeureront après que nous aurons été, on a raison. Mais si l’on insinue qu’il n’a ni admis, ni compris, ni prévu les écoles nouvelles, on témoigne simplement qu’on a oublié de le lire avant que d’en parler. Car l’homme qui, en 1843, écrivait qu’il fallait aller à la Nature, sans rien mépriser ni rien choisir et annonçait ainsi ce qu’aurait dû être le Réalisme ; celui qui, en 1846, posait en règle que les teintes extrêmes et la pure couleur ne pouvaient exister que comme points et, en 1851, qu’il fallait peindre le paysage d’après nature jusqu’à la dernière touche en plein air, et annonçait ainsi l’Impressionnisme, restera non pas seulement un précurseur, mais bien le précurseur par excellence au milieu des critiques d’art, généralement plus enclins à « voler au secours de la victoire » qu’à prendre parti avant la bataille et à dominer l’incertitude des assauts.

Seulement, dans ce système de dessin méticuleux, de lignes consciencieuses et appuyées, de couleurs mates une à une dissociées et laborieusement posées point par point, de « pignochage » soc, timide et probe, quel rôle jouent la largeur de la facture, la fluidité savoureuse de la touche, la virtuosité de la main, la liberté du pinceau ? Elles n’en jouent aucun, parce qu’elles n’en doivent pas jouer. La liberté est un vice et la virtuosité un ridicule. Le virtuose est un pharisien qui se complaît en lui-même et non en la Beauté. Entré dans le temple, il ne s’agenouille pas devant le Beau suprême en se frappant la poitrine et en disant : Je suis la laideur ! Non. Il se pavane et se félicite ; il se sait gré du peu qu’il imite de la sainteté du modèle et s’y tient. C’est un équilibriste qui jongle avec ses ocres, ses outremers, ses cinabres, au lieu de les apporter en tribut devant la Nature sans égale et devant le ciel sans fond. Il dit : Voyez mon adresse, voyez ma souplesse, voyez ma patte ! Il ne dit pas : Voyez-la, comme Elle est belle et comme elle passe tous nos pauvres artifices humains ! Il dit : Voyez comme, d’un seul coup de pinceau, j’allume le reflet du jour sur ce cristal ! Il ne dit pas : Voyez comme cent coups de