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« Je suis seul contre vous tous et j’aurai raison de vous tous. » Il n’y a que les âmes très fortes qui puissent supporter les grandes solitudes ; peut-être faut-il pour cela avoir été souvent seul dans sa jeunesse, avoir senti sa force et s’être persuadé que la pensée d’un solitaire est capable de remuer le monde.

Quelque jugement qu’on porte sur M. de Bismarck et son œuvre, l’historien impartial sera toujours plein d’admiration pour la puissance de volonté et de caractère dont il a fait preuve lorsqu’il obligea son roi de déclarer la guerre à l’Autriche, ayant contre lui l’opinion publique, la presse, le parlement, la bourgeoisie, les partis, les hésitations et les scrupules de son roi lui-même. — « Le mouton sautera le fossé. » Le mouton a sauté, et il s’est trouvé que son audacieux ministre n’était pas un téméraire. Il avait vu l’Europe telle qu’elle était, l’événement devait justifier la profondeur de ses combinaisons, la justesse de ses calculs. Il avait pris toutes les précautions qui devaient assurer le succès ; il s’était servi de la complicité de la France pour écraser l’Autriche, comme plus tard il se servira de l’amitié de la Russie pour écraser la France. L’histoire reconnaîtra qu’aussi clairvoyant qu’audacieux, il fut toujours incomparable dans l’art des préparations, qui est la marque des grands politiques, comme des grands dramaturges et des grands joueurs d’échecs.

Il était écrit dans le livre des destinées que ces deux hommes d’État réussiraient l’un et l’autre à détrôner un Napoléon. Il semble qu’à cet égard M. de Metternich a fait plus que son rival. Renverser un Napoléon Ier ! Quel travail ! Mais on l’aida beaucoup ; si grande qu’ait été sa part dans l’événement, celle qui revient aux rois et aux peuples coalisés est plus considérable encore. Il faut se défier du témoignage des hommes d’État qui attendent d’être vieux pour écrire l’histoire de leurs belles années. Si véridiques qu’ils soient, ils arrangent les faits, ou plutôt les faits s’arrangent dans leur tête au gré de leurs convenances. Ils sont préoccupés de prouver aux nouvelles générations qu’ils furent toujours d’accord avec eux-mêmes, qu’ils voulurent toujours la même chose, qu’ils n’ont jamais erré dans leurs calculs, qu’ils possédaient un don d’infaillible prescience. C’est un genre de fatuité, un travers qu’on a reproché plus d’une fois au prince de Metternich. Il s’applique dans ses Mémoires à démontrer que sa constante pensée, à laquelle il rapportait toutes les autres, fut de détruire le grand empereur, ce révolutionnaire couronné, qui représentait dans le monde tous les principes contraires aux siens. Comme l’a remarqué M. Lorenz, certaines pièces déposées dans les archives de Vienne et récemment publiées infirment ces superbes affirmations. Le fait est que M. de Metternich hésita longtemps ; qu’en plus d’une rencontre il se prononça pour une politique d’accommodement. Ayant pratiqué le grand homme, connaissant mieux que d’autres les immenses ressources de ce redoutable génie,