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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/946

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religieuses, questions sociales, ils y sont aussi étrangers que s’ils colonisaient dans une île déserte. L’idée de famille n’évoque à leur esprit que la corvée de quelques visites de jour de l’an. Ils n’aperçoivent l’amitié qu’à travers les relations littéraires : autant vaut dire qu’ils la nient. Ils ignorent l’amour, à un point qui est vraiment surprenant. Le plaisir leur laisse après lui de telles nausées qu’ils se hâtent d’en écarter l’image. Rien de ce qui a coutume d’émouvoir nos cœurs ne trouve d’écho chez eux, et on pourrait presque dire que tout ce qui est humain leur est étranger. Pendant des semaines ils ne sont rattachés au monde que par un diner en ville, une visite chez l’éditeur, une tournée chez le marchand d’estampes. L’âme professionnelle de quelques confrères et leur âme, tel a été l’unique champ de leur observation. Cela fait comprendre qu’ils aient rapporté une moisson si indigente.

On voit maintenant ce qu’ils ont pu mettre dans leur œuvre. En dépit de l’apparente complexité et du fouillis extérieur, cette œuvre qui va de l’histoire au roman, et d’une monographie artistique à des mémoires personnels, est d’une véritable unité ; et quels qu’en puissent être d’ailleurs les sujets, les mêmes procédés y sont appliqués avec une régularité toute voisine de la monotonie. Leur caractère des romanciers est déjà tout entier, avec ses qualités et ses défauts, dans les meilleurs de leurs livres d’histoire : Histoire de la société française pendant la Révolution et sous le Directoire, la Femme au XVIIIe siècle. Il y a dans ces livres trop de racontars, trop de détails frivoles et de développemens oiseux, mais les renseignemens nouveaux, les traits significatifs d’une époque y abondent. Les auteurs ont dépouillé consciencieusement leurs trente mille brochures et leurs deux mille journaux. Ils ont été de bons preneurs de notes et ont fait de ces notes des liasses importantes. Comment se fait-il qu’en parcourant ces tableaux composés avec méthode, on n’éprouve pas cette émotion, ce frisson très particulier que cause le contact avec la réalité ? Les matériaux ont été bien mis en ordre, mais ce n’est encore qu’une réunion de matériaux et de bouts de journaux. Le sentiment de l’ensemble ne se dégage pas. L’impression dernière fait défaut. Il semble que le magicien ait oublié le mot qui ressuscite. Cette histoire n’arrive pas à reprendre vie, elle ne retrouve pas son âme, et le passé enseveli dans ces reliques vainement exhumées y reste quand même un passé mort.

Ce sont justement les mêmes remarques qu’il faudrait faire à propos des romans. Ils sont, à tout prendre, parmi les plus intéressans qui aient été écrits dans la seconde moitié de ce siècle. Il y a bien des traits de vérité dans Charles Demailly et dans Manette Salomon, une tonalité très harmonieuse et de jolis effets de blanc sur blanc dans Sœur Philomène, un effort parfois vigoureux dans Germinie Lacerteux,