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peuple américain d’après les New-Yorkais et les Bostoniens, ni de considérer ce qui est à l’ouest des monts Alleghanys comme une quantité négligeable. Les anciens Etats du bord de l’Atlantique, qu’on désigne parfois du nom de Nouvelle-Angleterre, forment en réalité une vieille Amérique par rapport aux jeunes communautés du centre et de l’ouest. Ils constituent au sein de l’Union une sorte de parti conservateur ; ils commencent à avoir des traditions et à goûter les douceurs d’un état d’âme plus raffiné que celui des rudes planteurs et mineurs, pionniers de la Fédération dans sa marche de l’Atlantique au Pacifique. Ceux-ci sentent les forces leur venir : grâce à la constitution qui ordonne que chaque Etat sera représenté par deux sénateurs, sans tenir compte de la population, leur influence au Sénat est déjà considérable. Les territoires qu’ils occupent sont immenses, et, si le peuplement s’en effectue avec la rapidité dont certaines villes, comme Chicago, ont donné l’exemple, la Chambre des représentais ne tardera pas à compter, elle aussi, une forte proportion de députés de l’ouest. Là est la nouveauté et aussi le péril de la situation.

Jamais depuis trente ans il ne s’était révélé comme aujourd’hui. A lire certains journaux américains, l’étranger pourrait même croire à un antagonisme plus profond encore que celui qui existe réellement. Le principal journal de Denver, capitale du Colorado, le Rocky Mountain News, attaquait au mois de juin dernier le président Cleveland, objet spécial de la haine des partisans de l’argent, que nous demandons au lecteur la permission d’appeler argentistes. Ce barbarisme nous permettra de traduire littéralement l’épithète de silverites qui revient à chaque minute dans la bouche et sous la plume des Américains. Ce président démocrate, qui a la fermeté de résister à son propre parti toutes les fois qu’il juge que celui-ci se trompe, était représenté sur un bûcher : les flammes de « l’argent libre » le dévorent, pendant qu’il essaie de s’échapper par une échelle d’or. Il est probable qu’une fois la brûlante question du jour réglée, tout rentrera dans le calme, et les adversaires, si échauffés en ce moment, retourneront à leurs affaires sans s’armer pour une guerre civile. Mais rarement une discussion politique s’est poursuivie sur un ton aussi violent ; rarement des dénonciations semblables à celles qui s’impriment matin et soir dans les journaux ont ameuté l’opinion. Les délégués républicains du Colorado, de l’Idaho, de l’Utah, du Montana, du Nevada, en se retirant de la convention de Saint-Louis, n’ont pas craint de dénoncer à leurs constituans le programme adopté par la majorité de leurs coreligionnaires politiques « comme la pire tentative jamais faite par le parti républicain, jadis sauveur du peuple, mais prêt aujourd’hui à