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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/875

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MM. Levertin et de Heidenstam aboutissaient à cette conclusion, que le naturalisme suédois avait fait son temps. Ils en reconnaissaient tous les mérites, surtout comme réaction contre les excès du romantisme, mais ils croyaient son rôle terminé. L’engouement pour le fait physiologique avait enfin passé de mode. On était las aussi des apothéoses de l’instinct, des excitations à la révolte de l’individu contre la société. Un retour vers l’idéalisme s’opérait par degrés. Les deux critiques affirmaient en outre que le naturalisme n’avait jamais réussi à s’acclimater complètement en Suède. Les Russes, les Norvégiens en avaient fait un réalisme à eux, l’avaient identifié à leur génie littéraire : en Suède, il était resté la spécialité d’une école ou plutôt de certaines individualités. Décidément, le tempérament des Suédois pas plus que leurs convictions ne les poussaient de ce côté. Leur âme, plutôt méditative qu’expansive, s’intéresserait toujours davantage à l’idée suggérée par un objet qu’à cet objet lui-même.

Bref, il fallait s’attendre à un changement. Mais auquel ? voilà ce que les jeunes écrivains ne précisaient pas. Nos deux auteurs ne s’engageaient à rien à cet égard. M. de Heidenstam parlait seulement d’un retour aux aspirations idéales de la Renaissance, à la pureté classique de l’antiquité, à la « joie de vivre » des épicuriens, à la sublime résignation des stoïciens. Il faisait même un pas de plus, et déclarait préférer un miracle de Lourdes raconté avec âme, aux plus fidèles reproductions des réalités quotidiennes. M. Levertin, de son côté, parlait de préoccupations psychologiques et morales. Mais rien de tout cela n’était très net ; et pour se renseigner sur les théories littéraires de MM. Levertin et de Heidenstam, force était de les attendre à l’œuvre. Leurs aspirations répondaient au sentiment général ; la réaction par eux annoncée était réellement dans l’air : il ne restait plus qu’à la voir se traduire par des faits.

Et de fait, quelques mois après l’apparition de Pepita, M. Levertin publiait un grand roman, les Ennemis de la vie, une étude psychologique dans le genre des romans de MM. Paul Bourget et Edouard Rod.

M. Levertin s’était fait connaître déjà comme un de nos meilleurs poètes lyriques. Il avait montré dans ses vers une prédilection manifeste pour les sujets du moyen âge. Il semblait se complaire surtout dans les cimetières, les cloîtres, les vieilles ruines au clair de lune. Il chantait l’amour et la mort, le dieu à la torche renversée et celui qui promène triomphalement son flambeau. Sa nuise était décidément triste, mais sa tristesse n’avait rien du pessimisme moderne, rien non plus de werthérien ni de