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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/860

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moi ; en un mot, ils veulent être « eux-mêmes », et non des êtres de convention dressés selon des formules. Montrer comment cette individualité se révèle, combat, triomphe ou succombe parmi les entraves de toute sorte que lui crée la société, voilà ce que s’est proposé Mme Leffler.

Un soir, durant la saison d’hiver de 1873, le public des premières de Stockholm applaudissait, au Théâtre Dramatique, une nouvelle pièce, l’Actrice, dans laquelle on lui montrait une jeune comédienne spirituelle, coquette et enjouée, passionnée pour son art, brave fille en somme, introduite par le mariage dans une honnête famille bourgeoise et aux prises avec les préjugés, les idées étroites de son nouvel entourage. Les contrastes de la situation, les allures indépendantes de la grande coquette dans ce milieu bourgeois, les étonnemens des beaux-parens, des vieilles tantes, des voisins, les affolemens du mari amoureux cherchant à tout concilier, les luttes entre l’amour et la passion artistique, tout cela constituait une pièce assez intéressante. Il n’y avait rien d’absolument nouveau dans la donnée, mais le tableau était vrai, les figures des bourgeois étaient pleines de vie, et l’on reconnaissait dans l’artiste, honnête fille appartenant elle-même à une famille honorable, le produit des nouvelles idées d’émancipation de la femme. Le public, mis en bonne humeur, demanda, après les applaudissemens de la fin, le nom de l’auteur. Mais le régisseur, vint annoncer que la direction elle-même ne connaissait pas l’auteur de cette pièce anonyme.

Dans une stalle d’orchestre se trouvait assise, tremblant de tous ses membres, une jeune femme en robe grise, aux cheveux courts et crépus, à figure ronde de bébé, aux grands yeux intelligens : c’était précisément l’auteur que réclamait la foule. Anne-Charlotte Leffler, fille du recteur de collège J. -O. Leffler, était mariée depuis quelques mois seulement à M. Gustave Edgren, employé au secrétariat du gouverneur de la ville. Elle avait alors vingt-deux ans.

Avant son mariage, elle avait déjà écrit des nouvelles : Par hasard, publiées sous le pseudonyme de Chariot. Au moment de son mariage, son fiancé, bureaucrate sévère, avait exigé d’elle la promesse qu’elle n’écrirait plus. Mais, à peine au sortir de la lune de miel, sa passion littéraire l’avait ressaisie. Elle avait écrit en secret l’Actrice, que seule une amie de pension fut admise à lire, et qu’elle avait envoyée sans nom d’auteur à la direction du théâtre. Elle avait mis dans sa pièce un peu de sa vie, de ses propres sentimens d’amertume contre le mariage, qui voulait étouffer en elle les aspirations artistiques ; elle reproduisait son