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apologétique dont elle surveille les fondemens ; la seconde, au contraire, s’épargne de tels soucis. Mais puisque vainement on en cherche le point d’attache, requiert-elle donc une soumission aveugle ? Nullement ; on épargnera ce reproche à la théologie « moderne » si l’on pénètre plus profondément l’idée qu’elle se fait de la foi. Pour le catholique et pour le protestant positif, infidèle en cela à l’esprit de Schleiermacher, la foi présuppose un ensemble de dogmes, extérieur et supérieur aux âmes croyantes, qui les précède et qui leur survit, c’est-à-dire une substance objective ; sur le contenu de cette substance, nous dirions volontiers sur ses dimensions, le catholique et le protestant positif sont en désaccord ; mais ils s’entendent pour en confesser l’existence. Pour l’école dite moderne, au contraire, la foi est un simple phénomène de conscience, une certaine orientation religieuse de l’âme ; elle est, avant tout, quelque chose de subjectif. Il serait plus juste de dire : j’ai ma foi, que de dire : j’ai la foi ; car les variétés de foi sont aussi différentes que les âmes mêmes qu’elles affectent. On a d’ailleurs la foi par cela même qu’on a conscience de l’avoir ; elle ne s’apprécie ni ne se mesure par aucun critère extérieur ; et de savoir si elle suppose et si elle implique un dogme, c’est apparemment une question de détail, puisqu’on voit différer à ce sujet des théologiens de tendances analogues, comme M. Kaftan, l’auteur de Foi et dogme, et M. Dreyer, l’auteur de Christianisme sans dogmes. Ce dogme, en tous cas, sera plutôt issu de la foi et postérieur à la foi, qu’il ne la précède et ne la provoque ; il sera comme une efflorescence de l’âme croyante, l’expression individuelle dont elle revêtira sa religiosité. Pour le protestant positif, le dogme est une vérité exotique, descendue d’une patrie surnaturelle, naturalisée dans l’âme de chaque chrétien, subie par elle et y suscitant la foi ; et pour l’école moderne, au contraire, l’âme du croyant n’est point pour le dogme un réceptacle passif, une cité d’emprunt, elle en est vraiment la mère patrie ; elle ne l’hospitalise point, mais elle le crée ; comme elle a sa foi, elle a son dogme, qu’elle produit et qu’elle développe ; et le dogme ainsi conçu, loin d’être une barrière pour la liberté des âmes religieuses, est au contraire le résultat et la traduction de cette liberté.

Entre ces deux notions, positive et moderne, de la foi, des hommes de bonne volonté s’efforcent de créer un lien ; mais leurs tentatives mêmes, vouées à l’échec, attestent, avec un surcroît de clarté, l’antagonisme irrémédiable. Certains croyans, comme M. Cremer, professeur à l’Université de Greifswald, manifestent l’espoir que les jeunes pasteurs incroyans, à mesure qu’ils