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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/844

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d’ailleurs, les portes dérobées, pour l’usage des rationalistes ; mais la façade, du moins, en demeurait intacte ; le premier coup de sape y fut donné par Strauss.

Il fut, presque exclusivement, un destructeur. Rarement biographe dessina d’une façon plus incertaine, plus fuyante, la figure de son héros. Quoi qu’on croie de Jésus, Strauss laisse son lecteur mécontent ; le personnage, tel qu’il le présente, est sans consistance. Intrépide à mettre en miettes la toile sacrée sur laquelle les croyans contemplaient une physionomie divine, Strauss ignore encore les artifices par lesquels ses successeurs, sans réparer la toile, parviendront à fixer la physionomie elle-même ; sous les assauts de sa critique, l’une et l’autre s’abîment et s’évanouissent. En outre, la genèse du Nouveau Testament, telle qu’il la raconte, permet de comprendre, si l’on veut, les traits communs des divers Evangiles ; elle n’offre aucune explication des traits spéciaux qui les distinguent entre eux.

Christian Baur et l’école de Tubingue s’efforcèrent de combler ces lacunes. Aux résultats négatifs de l’exégèse de Strauss, Baur, profitant d’ailleurs des exemples de liberté donnés par le maître, essaya de joindre une explication positive du développement historique de l’ancienne Eglise : il la crut trouver dans sa fameuse distinction des deux courans, courant ébionite ou judaïsant, et courant paulinien, entre lesquels se seraient partagés les premiers chrétiens. Comme Strauss, dans les Evangiles, il chercha surtout l’inspiration des hommes ; mais c’était en replaçant les Évangiles dans la primitive littérature chrétienne ; et les hommes qu’il y faisait entrevoir n’étaient point seulement des créateurs de mythes, mais des êtres historiques, des personnalités bien dessinées, qui avaient eu des passions, suivi des tendances, formé des coteries, et qui avaient déposé, dans les écrits du temps, l’expression de leurs passions, la trace de leurs tendances, l’apologie de leurs coteries. Les conclusions de Baur, aujourd’hui, sont évincées ou dépassées ; mais pour toute une génération ce coup d’essai parut un coup de maître, et l’esprit de ces recherches a survécu à leurs résultats. Dans quelle mesure l’inspiration de Dieu animait-elle les Écritures ? voilà le point où l’on s’évertuait, avant Strauss et avant Baur. Ils modifièrent l’aspect et les données du débat, en poursuivant et en montrant dans les saints Livres l’inspiration des hommes — inspiration de la primitive communauté chrétienne, d’après la critique encore simpliste de Strauss ; inspiration des divers groupemens de cette communauté, d’après la critique plus minutieuse et plus ambitieuse de Baur.

Entre Schleiermacher d’une part, Strauss et Baur d’autre part,