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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/831

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l’aboutissement logique. Il se peut que l’art, cette parure d’un monde encore jeune, cette joie d’une humanité-enfant, ait contenté pendant des siècles et charme encore un temps cette pauvre humanité qui devient adulte, mais qui veut encore, avant les heures cruelles, plus de parfums que de pensées, plus d’amour que de preuves. L’art aura été la fleur du monde à qui le fruit de l’arbre symbolique est promis. Le monde, au jour final, le monde arrivé à sa conclusion, gardera-t-il trace des promesses parfumées de l’origine ? En tous cas, l’ait, cette vieille et chère habitude d’amour, — une mauvaise habitude de l’esprit, dira le demi-savant de demain, sinon le savant complet de l’avenir, — est encore trop intimement lié à la vie sociale des peuples pour qu’une révolution scientifique, même très violente, l’en déracine si vite. La chose arrivera, c’est infiniment probable ; mais ce sera long. Le beau résistera très longtemps. De toutes les religions, ce sera sans doute la dernière vaincue. Et, en attendant, nos sociétés vieillissantes s’y rattachent avec une exagérée passion, comme ferait une mère pour un enfant délicat, déjà malade. En vérité, on aime avec affectation les artistes aujourd’hui. On les aime trop, ce qui est les aimer mal. Ils auront été les enfans gâtés de ce siècle, où, trouvant la vie de plus en plus laide, on croit, en se réfugiant dans les arts, quelques-uns par goût véritable, beaucoup par mode, y trouver ce qui reste de beauté dans le monde. Hélas ! c’est encore une illusion ! Ce qu’on aime de ces artistes, ce n’est pas leur émotion, ce n’est que leurs gestes ; ce n’est pas leur âme profonde, mais bien leur adresse à amuser la foule ! Le mauvais côté artiste — un artiste aura bien le droit de l’oser dire — le côté cabotin de l’intelligence, c’est tout ce qu’on en recherche, et ce qui divertit, — et ce qui corrompt. Le châtiment certain, fatal, c’est la décadence. D’ailleurs le temps marche, et l’homme invinciblement est poussé vers la vérité prouvée, vers la science positive, dont la vérité sensible, c’est-à-dire l’art, n’aura été qu’une préface, une sorte de longue et délicieuse enfance. On pourrait dire que, pour l’homme de l’avenir, la Beauté n’aura été que la promesse de la Vérité future. A moins d’un renouvellement imprévu, toujours possible cependant, de nos races bien fatiguées, il y a des chances pour que nos arrière-neveux voient les derniers artistes. Notre civilisation, si belle, trop belle, jouit de son reste. Et ce reste est encore très intéressant, quelquefois très noble, encore que bien agité, et inquiet, et maladif, ce qui, j’en ai peur, est un signe de vieillesse. Une société trop affinée, trop sensible est mûre pour la décadence. Il en est des races comme des individus ; la plus grande activité cérébrale n’est obtenue