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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/808

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pas dans la bouche des autres, avec des mots incorrects peut-être, mais sensibles en quelque sorte, et trahissant l’ouvrier : je veux dire avec un certain sens plus délicat, plus amoureux, presque aussi différent que le serait un sixième sens, et qui n’appartient sans doute qu’à ceux qui ont pratiqué un art, et qui n’est pas dans les meilleurs écrits, — puisque j’ai osé dire le mot, — des profanes.

L’art, c’est donc bien, à l’origine et avant tout, une émotion, mais une émotion qui prend conscience d’elle-même. C’est encore, si l’on veut, de l’instinct en action, mais de l’instinct que tout notre effort comme toute notre noblesse consiste à supérioriser sans cesse. Les arts divers ne sont que les résultats apparens et différens de cet effort, l’ensemble des formes extérieures qu’anime l’intérieure flamme de certaines âmes privilégiées. Pour celles-là, c’est intellectuellement l’intense besoin de dire tout haut ce qui murmure en elles ; c’est moralement la supérieure nécessité de s’élever au-dessus des nécessités, et la mission d’en arracher les autres : quelque chose comme un invincible désir de monter, de respirer par-delà l’air étouffant des réalités. L’art, en ce sens, n’est qu’une ascension continuelle. Et les arts, architecture, sculpture, peinture, poésie ou musique, pour distincts qu’ils soient dans leurs applications, ne sont que les manifestations diverses d’un sentiment unique, d’une vérité pour ainsi dire centrale, parce que sans cesse ils tendent à une suprême unité d’idéal, qui est l’expression de la vie par des moyens dissemblables et de plus en plus simples. En ce sens, on peut bien dire que les arts ne sont que des formes plus rares de sentir, et les artistes des êtres spéciaux, de véritables re-créateurs de vie en formes, on couleurs, en sons, en idées.

Il me semble souvent, quand je tente d’embrasser de haut toute l’histoire de l’art, comme on contemple du haut d’une colline tout le pays qu’on aime, que, — du premier-né des arts, l’architecture, qui peut et qui doit les contenir tous, jusqu’au dernier venu, la musique, qui est comme l’efflorescence de tous les autres, le parfum délicieux, plus subtil et plus fugitif, qui se dégage, après la longue incubation des siècles, de la pensée humaine, — tout se suit et s’enchaîne, dans un ordre parfait, le long de la route des peuples, chacun ayant l’art qu’il lui fallait, chaque race produisant une forme artistique qui était l’exacte expression de sa vie matérielle et morale, le corollaire de ses croyances, presque la conséquence nécessaire de son climat. On a dit spirituellement qu’un peintre n’a jamais que la couleur qu’il mérite. On pourrait dire aussi justement des peuples qu’ils n’ont eu que