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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/806

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âmes, notre joie nous suffit, ou noire peine, à toujours chercher, à désirer toujours. Le travail, cette rédemption de chaque jour, est notre santé intellectuelle, et au fond peut-être notre meilleure récompense.

Souvent nous nous plaisons à deviser de ces choses, entre amis, dans l’atelier tiède encore du labeur de la journée, à cette heure indécise où la nuit qui descend efface doucement devant nos yeux l’ouvrage commencé, et prolonge en rêveries plus hautes l’effort toujours imparfait. Il nous semble alors qu’un pouvoir mystérieux, qu’une singulière vertu, invisible et présente sous les formes, sous les couleurs, sous les sons, relie en une symbolique fraternité toutes nos tentatives dissemblables, comme le Feu, symbole de l’Esprit, unit entre eux tous les métiers, transforme et féconde la matière entre les doigts de l’ouvrier, verse la lumière et la chaleur sur le travail sacré. Nous aimons à songer que ce feu spirituel et l’autre ne sont peut-être qu’une seule et même manifestation de la force supérieure ; ici, vivifiant la créature, là, expliquant la création, comme la foi vivifie l’amour, comme la prière explique Dieu. N’est-ce qu’un songe ?… Non, sans doute ! Une loi certaine, inconnue, préside aux évolutions du Beau, comme aux mouvemens des corps ces lois physiques que la science a déjà pu reconnaître et définir. Une force cachée, pardessus nos volontés, dirige vers un même but tous ces rêves épars, tous ces appels à la Beauté, tous ces instinctifs besoins du Vrai. Une merveilleuse puissance d’aimer survit à tous les abaissemens. C’est l’art vainqueur : Ars ruinæ superstes !


I

L’art n’est en effet qu’une forme de l’amour : ainsi doit-on nommer d’un mot unique, d’un mot souverain, cette force sacrée, en qui se définit le triomphe du Bien sous l’apparence du Beau. Si la Nature seule, dans le mouvement universel, apparaît immortelle et féconde, sans la parole de cet être mortel, l’homme, qui la nomme, sans la tendresse de cette âme passante qui la juge, que vaudrait cette immortalité ? Tout s’épanouit et se renouvelle sous le soleil de vie. Ce n’est peut-être qu’un admirable spectacle, mais dont la meilleure gloire est encore le témoignage du plus humble spectateur. Pour l’artiste le monde n’est qu’un divin paysage où l’être, frère des arbres et du ciel, passe en chantant ou en pleurant ! Atmosphère des sens ou atmosphère des idées, c’est toujours dans l’insaisissable espace que vivent pour lui les réalités ou que montent ses rêves. Il écoule, et les choses lui