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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/756

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manger avec la princesse, la marquise de Dangeau lui fit l’honnêteté de la faire monter dans le second carrosse. Brionne et Dangeau montèrent chacun dans une chaise qui les attendait de l’autre côté du pont. Brionne n’avait point fait venir le troisième carrosse parce qu’il ne voulait point y offrir une place au marquis de Dronero.

La princesse ayant franchi le pont se rendit au logis tout voisin, qui avait été préparé pour elle, au milieu des acclamations d’un peuple infini qui criait : « Vive le Roi et Madame la Princesse de Savoie ! » tandis qu’au contraire les personnes de sa suite qui étaient restées de l’autre côté du pont fondaient en larmes. Les journaux du temps estiment à vingt mille, tant gentilshommes qu’hommes du peuple, le nombre de ceux qui s’étaient rendus au Pont de Beauvoisin pour assister à l’arrivée de la princesse. Laissons un instant ici la parole au gazetier, — nous dirions aujourd’hui au correspondant — que le Mercure de France avait envoyé pour assister à l’arrivée de la princesse et dont la relation, soigneusement copiée, dut être envoyée à Victor-Amédée, car elle se retrouve au dossier des Matrimonii della Real Casa qui est relatif à la duchesse de Bourgogne. « Cette princesse étant descendue du carrosse au milieu d’une foule incroyable de peuple, fut conduite dans son appartement. Elle y entra d’un air qui ne parut point embarrassé. On lui présenta tous les officiers de la maison du Roy les uns après les autres. Elle les reçut avec une grâce infinie et leur donna des marques d’une grande bonté. Elle leur parut dans tous ses discours et dans toutes ses manières beaucoup au-dessus de son âge. Elle est très bien faite et des plus agréables. Elle a beaucoup de noblesse dans sa physionomie, le teint beau et de très belles couleurs, quoique naturelles. Elle a les yeux parfaitement beaux, les cheveux d’un très beau blond cendré. Cette princesse joint à mille agrémens des manières prévenantes et une vivacité d’esprit qui surprend. »

Le soir de ce même jour, la princesse se mit à table avec la princesse de la Cisterna et Mme Desnoyers. En même temps la duchesse du Lude et le comte de Brionne tenaient chacun une table de douze couverts où ils avaient invité les principaux seigneurs et les principales dames de l’escorte piémontaise. Dronero, qui s’était d’abord retiré un peu piqué de n’avoir point été invité à monter en carrosse, avait cependant accepté l’invitation. Le lendemain, il pouvait écrire au duc de Savoie qu’il avait trouvé la princesse causant avec les dames françaises, con tale desinvoltura que si elle les avait toujours connues, et il ajoutait qu’elle avait : di gran lungo superata la loro aspettativa [1]. Par son habile bonne

  1. Archives Turin. Matrimonii della Real Casa. Lettera del Marchese Dronero a S. A. R., 17 octobre 1696.