Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/753

Cette page n’a pas encore été corrigée


procuration ; et que l’empressement d’un jeune mari à se porter au-devant de sa femme qu’il n’avait jamais vue pouvait justifier cette dérogation à l’étiquette. Vernon de son côté tenait bon. Un instant on eut la pensée de construire sur le pont qui donnait son nom au village une cabine en bois où se serait passée la cérémonie de la réception. Mais le pont était si étroit qu’il fallut y renoncer. Vernon et Desgranges, combinant leurs efforts, eurent alors à eux deux une idée de génie dont chacun se fait seul honneur dans sa relation particulière. Le carrosse du Roi destiné à la princesse serait amené au milieu du pont dont une moitié appartenait à la Savoie et l’autre à la France. Les roues de derrière seraient placées en Savoie, les roues de devant en France. Les deux escortes s’avanceraient sur le pont, mais en restant chacune sur son territoire. La princesse monterait dans le carrosse qui la conduirait en France, et la délicate question serait ainsi résolue, sans être tranchée. Ce mezzo termine les ayant mis d’accord, Desgranges, fort soulagé, s’en retourna au Pont de Beauvoisin pour y rejoindre l’escorte française et y attendre la princesse.

En arrivant, Desgranges apprit une nouvelle importante qui le soulagea fort également, car elle le tirait d’autres perplexités. Louis XIV n’avait d’abord pas voulu que, dès son arrivée en France, la princesse Adélaïde fût, au point de vue du rang et de l’étiquette, traitée en duchesse de Bourgogne, c’est-à-dire comme ayant en France le premier rang. D’un autre côté, fiancée qu’elle était au duc de Bourgogne, son contrat étant signé, il n’était pas possible de la traiter comme une princesse étrangère. Aussi avait-il été décidé que le traitement, quel qu’il fût, dont elle serait l’objet, ne constituerait qu’un ambigu (c’est l’expression même dont se servait Desgranges) qui ne tirerait point à conséquence et à précédent pour l’avenir. Mais cet ambigu même laissait en suspens plusieurs questions, une entre autres soulevée par le comte de Brionne qui, en sa qualité de prince lorrain, ne voulait laisser compromettre aucune des prérogatives auxquelles il aspirait. Aurait-il le droit de s’asseoir quand la princesse serait assise ? C’était sa prétention. Desgranges ne la voulait point admettre de peur d’encourir quelque blâme, et, toujours ingénieux, il suggérait un nouvel expédient. C’était que toutes les fois qu’ils converseraient ensemble, le comte de Brionne et la princesse Adélaïde se tinssent tous deux debout. Il ne méconnaissait pas toutefois cet inconvénient que l’obligation de rester debout raccourcirait les entrevues, et que, si Brionne avait la faculté de s’asseoir, « il pourroit converser plus longtemps avec elle sans gêner la princesse ni les autres dames. » Mais il ne voyait point d’autre manière de s’en tirer. Brionne avait accepté cet expédient