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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/696

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trompée : Fagon conseilla l’ennemi de la France comme il eût conseillé son maître.

Billroth était né Poméranien, et de son propre aveu, comme le Frison et le Brandebourgeois, le Poméranien a une antipathie naturelle pour toute autre race que la sienne et particulièrement pour les Velches ; les plus vieilles injures sont toujours présentes à son esprit, ses haines sont toujours jeunes. On avait appris à Billroth, disait-il, « à regarder comme français tout ce qu’il y a de mauvais et de vil dans l’espèce humaine. » — « Vos grands-parens, écrivait-il à son ami Lübke en 1871, ne vous ont-ils pas cent fois répété que ce peuple sauvage nous dévora jusqu’aux moelles, nous et notre pays ? Dès votre enfance, comme cela se pratiquait dans notre famille et dans celle de ma femme, n’a-t-on pas rempli votre imagination des horreurs et des brutalités commises chez nous par les Français ? N’en avez-vous pas déchiqueté plus d’un dans vos jeux d’enfant, en appelant sur la nation les vengeances célestes ? Nous avons été élevés dans la haine systématique de la France… J’avais oublié tout cela ; mais quand la guerre a éclaté, ma jeunesse a revécu en moi. Mon métier m’oblige à secourir les hommes sans distinction de race ; aussi ai-je rempli mon devoir envers des Français, que j’aime beaucoup comme individus, lorsqu’ils sont aimables, ce qui s’accorde et s’arrange très bien avec les animosités de race. Autrement à quoi nous serviraient les circonvolutions multiples de notre cerveau, de notre religion et de notre morale ? »

Il disait vrai : il avait eu en 1870 un accès de furor teutonicus, et, selon sa propre expression, il avait constaté que les grandes colères sont de voluptueuses ivresses, qu’il est doux d’entendre gronder en soi les fureurs d’une brute qui sent sa force, sich als starke Bestie zu fühlen. Mais à Wissembourg, à Mannheim, à peine eut-il soigné quelques blessés français, entre autres « un brave officier qui avait reçu cinq blessures, et qui, doux et aimable, se montrait reconnaissant de tout ce qu’on faisait pour lui », la brute rentra ses griffes et son rugissement. Il s’efforçait de modérer les emportemens farouches de Mme Billroth, qui avait élevé ses filles dans la religion de la haine. Peut-être, comme Mme de Bismarck, souhaitait-elle « de voir tous les Gaulois fusillés et transpercés en gros et en détail, y compris les petits enfans, qui cependant ne sont pas responsables des affreux parens qu’ils peuvent avoir. » Billroth, qui avait dix lazarets à surveiller, lui écrivait : « Si tu étais auprès de moi, tu te calmerais bientôt. » Il lui représentait qu’elle était fort injuste, que les atrocités attribuées aux turcos étaient de pures légendes, que d’ailleurs la guerre est la guerre, que les Français étaient de braves gens qui avaient fait leur devoir.

Huit ans plus tard, il écrira à l’un de ses élèves, le docteur Mikulicz : « Si le Français nous détestait moins, il serait un charmant compagnon, ein reizendev Kerl. » En 1886, passant quelques jours à Paris,