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exerce, écrivait-il en 1892, une véritable fascination sur nos jeunes microscopistes ; un jour ils se lasseront, et on en reviendra à l’histologie pathologique. L’esprit du temps va par ondes. »

Il posait en principe que la nature est infiniment compliquée, que les explications trop simples n’expliquent rien, que dans la recherche du détail il ne faut jamais oublier l’ensemble, et que pour juger de l’ensemble, il faut connaître jusqu’au moindre détail, que tout observateur doit être un penseur et observer en pensant, penser en observant. C’était la morale qu’il enseignait à ses élèves ; il les mettait en garde contre les jugemens précipités, contre les fétiches, contre la superstition des nouveautés souvent plus fâcheuse que le culte irréfléchi des vieilleries. Il s’efforçait, disait-il, « de développer en eux le sens critique, accompagné d’une certaine dose de pessimisme, pour les préserver de toute présomption. » Il se plaignait quelquefois de leurs incuriosités et que, trop amoureux des hardis coups de main, ils eussent peu de goût pour l’étude attentive et patiente des faits, pour la recherche des causes et des origines. « Mes jeunes messieurs, disait-il, sont beaucoup plus habiles que je ne l’étais à leur âge dans l’art des belles préparations ; mais ont-ils trouvé la formule qu’ils cherchaient, ils ne vont pas plus loin, ils se désintéressent de tout le reste. Depuis bien des années, je n’ai pas eu d’élève qui se posât cette question : « Comment s’est formé ce singulier tissu cellulaire ? Comment est-il devenu ce qu’il est ? » Leur exigeant professeur aurait voulu que, comme lui, ils éprouvassent au même degré le besoin de comprendre et le besoin d’agir ; c’était leur demander d’être tous des hommes supérieurs.

Tout en s’occupant de leur éducation, il travaillait à la sienne. Il était admirablement doué ; mais je ne crois pas qu’il faille compter au nombre de ses dons naturels cette pitié pour les misères humaines, cette générosité et cette ouverture de cœur, cette philanthropie qui ne fait pas acception des personnes, toutes ces vertus médicales qu’il prêchait éloquemment au jeune Robert Toppius. Il les acquit par degrés, et ce fut l’exercice du métier qui les lui donna.

Il en convenait lui-même, il avait eu dans sa jeunesse le cœur étroit, l’esprit dur et beaucoup de préjugés. Le vrai médecin n’en a pas ; quelles que soient ses opinions, ses préférences, ses attachemens, son premier devoir est d’être un humanitaire, de tenir peu de compte des nationalités, des confessions, de ne voir dans l’homme que l’homme. Français, Allemand ou Chinois, catholique, protestant, israélite, musulman ou athée, tout malade sérieux qui vient le trouver est sûr d’être pour lui un objet intéressant, surtout si son cas est rare. L’adversaire le plus dangereux de Louis XIV, Guillaume III d’Angleterre, rendit un bel hommage aux vertus professionnelles quand, au cours de sa dernière maladie, il fit demander secrètement à l’un des médecins du grand roi une consultation écrite. Sa confiance ne fut pas