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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/689

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il semble bien qu’elle puisse au contraire, comme tout caractère utile dans la lutte pour la vie, se fortifier de génération en génération. On se représente sans peine une humanité future où la mémoire serait beaucoup plus docile, plus fidèle et plus prompte qu’elle ne l’est chez les mieux doués d’entre nous. Il est probable que la sélection travaille d’elle-même en ce sens. Mais il est certain que nos efforts raisonnes y doivent aussi travailler. Nous y travaillerons en prenant clairement conscience du rôle de la mémoire ; en la perfectionnant en nous-même ; en ne craignant pas de la cultiver beaucoup chez les enfans et chez les jeunes gens. Les éducateurs doivent le savoir, et ne pas se figurer qu’il est plus « distingué » de dédaigner la mémoire. Ce qui est mauvais, c’est une certaine façon, mécanique et servile, de faire appel à la mémoire, ou de la surcharger sans choix de détails inutiles. Mais les vrais maîtres savent l’exercer tout en stimulant la réflexion, l’enrichir sans l’encombrer.

Ce sera un des moyens les plus efficaces de travailler au progrès général de l’esprit humain. Notre jugement dépend, nous l’avons vu, de deux conditions essentielles : l’énergie de la volonté et la sûreté de la mémoire ; c’est donc par-là qu’il faut agir sur l’intelligence. Fortifier la volonté, ce n’est pas seulement affermir les qualités proprement morales, le courage, la patience, la possession de soi ; c’est assurer la vigueur de l’intelligence elle-même. Cultiver la mémoire, ce n’est pas cultiver seulement des « qualités inférieures », mais les plus « nobles », les plus utiles et, au besoin, les plus brillantes. Les deux disciplines se complètent d’ailleurs et se tempèrent l’une l’autre : une volonté énergique et réagissante garantit la personnalité contre l’envahissement des souvenirs ; une mémoire riche et prompte sert de lest à la volonté. Toute l’instruction pourrait donc se résumer en ces deux maximes : faire des volontés aussi fortes et aussi patientes ; — faire des mémoires aussi riches, aussi fidèles et aussi promptes — que la plasticité du cerveau humain le permettra.


CAMILLE MELINAND.