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pensons à temps à l’objection : une opinion se présente à nous, au cours d’une causerie ou d’une méditation ; cette opinion a un certain air de vérité, et nous avons une tendance à l’adopter par le fait seul qu’elle est formulée nettement devant nous, ou en nous, et qu’elle ne choque pas trop rudement le bon sens. Mais à cet instant, nous nous rappelons un fait précis qui la dément ; dès lors nous la repoussons, et l’erreur est évitée. Si cette objection ne s’était pas présentée à nous, ou s’était présentée trop tard, l’erreur était commise. — Il est donc nécessaire, pour bien juger, que les objections opportunes jaillissent docilement dans notre esprit. Or, d’où jaillissent les objections, si ce n’est des profondeurs mêmes de notre mémoire ? Et par suite, comment pourraient-elles jaillir juste au moment voulu, si les ressorts de la mémoire étaient mous ou mal tendus ?

Ainsi on se paie de mots quand on oppose le jugement et la mémoire, quand on semble dire que l’un perd ce que l’autre gagne. En réalité le jugement, comme les qualités plus brillantes de l’esprit, s’appuie sur la mémoire ; il n’est précis que si la mémoire est riche, il n’est sûr que si la mémoire est prompte. Il vaut ce que vaut la mémoire.

N’y a-t-il pas pourtant des faits contraires à cette opinion ? N’y a-t-il pas des cas où la richesse de la mémoire nuit plutôt qu’elle ne sert ? Et n’y a-t-il pas des cas où le jugement est très juste, quoique la mémoire soit mauvaise ?

Il semble d’abord qu’il y ait des cas où c’est une trop bonne mémoire qui cause nos erreurs : n’est-ce pas en effet les « idées préconçues » qui bien des fois égarent notre jugement ? Presque toutes nos erreurs tiennent à ce que nous avons dans la mémoire une multitude d’idées toutes faites, auxquelles nous ramenons, de gré ou de force, les cas nouveaux qui se présentent. Reprenons l’exemple très simple de la ventriloquie : un ventriloque est auprès de moi, il parle, et je crois entendre une voix lointaine qui m’appelle de l’étage supérieur. Pourquoi cette illusion ? c’est que j’ai, sur les sons comme sur toutes choses, des idées préconçues. Ce son que j’entends, je l’ai souvent entendu, et toujours, jusqu’ici, c’était celui d’une voix lointaine ; chaque fois que ; je l’entends j’ai l’habitude de l’attribuer à une voix lointaine ; en général, je tombe juste, cette fois je tombe à faux. Il y a une note précise qui, dès qu’elle frappe mes oreilles, me fait dire : « On crie à l’étage supérieur » ; le ventriloque me fournit cette note précise ; je crois qu’on a crié de l’étage supérieur. Si je suis dans l’erreur, c’est donc que j’ai une tendance invincible à ramener tout cas nouveau à des cas déjà connus, à faire entrer tout objet ou tout fait qui se présente dans une « catégorie » plus ou moins