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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/678

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je le méprise à tort, c’est toujours parce que j’ignore certains faits qui donnent sa vraie mesure. Si j’accepte quelque préjugé, si je me laisse égarer par quelque prévention, si je m’appuie imprudemment sur quelque doctrine en vogue, c’est que j’ignore les faits qui contredisent ce préjugé, qui condamnent cette prévention ou qui ébranlent cette doctrine. Si — comme il arrive si souvent — je « généralise » à faux, si je déclare que tous les cygnes sont blancs, ou que tous les Allemands sont lourds, ou que tous les juifs sont cupides, ou que toutes les femmes sont dissimulées, c’est que j’ignore ou que j’oublie les « cas défavorables », les cas contraires à ces prétendues lois. Les jeunes gens qui lisent un livre dont le style est net et tranchant acceptent comme vrai tout ce qui s’y trouve : c’est qu’ils n’ont pas encore dans l’esprit assez de données précises pour contrôler comme il convient des formules trop saisissantes. Dans une étude spéciale, si le critique, si l’historien, si le naturaliste, si le philosophe se trompent, c’est toujours qu’ils ignorent ou certains faits essentiels ou certaines opinions de leurs devanciers ; on ne sait pas assez combien, pour éviter l’erreur, l’érudition est nécessaire, combien il nous est difficile de trouver la vérité sur une question, si nous ignorons ce qu’on en a dit avant nous : rien de téméraire et de chimérique comme l’ambition d’aborder les problèmes avec nos seules forces et nos seules lumières. — Ainsi pas d’esprit juste sans érudition, ou, plus généralement, sans savoir. Or qu’est-ce que le « savoir » si ce n’est une mémoire riche et tenace ? Mais c’est même trop peu dire, et la « promptitude » n’est pas moins essentielle que la richesse ou la ténacité ; car il ne suffit pas d’avoir vu, d’avoir appris et même d’avoir retenu ; il ne suffit pas d’avoir amassé des souvenirs : il faut que ces souvenirs soient prêts à reparaître au moment opportun ; que me sert d’être plein d’idées, si celle dont j’ai besoin ne jaillit pas, ou jaillit trop tard ? Toutes les « qualités de la mémoire » sont donc nécessaires pour bien juger.

Un esprit juste n’est pas seulement celui qui a du savoir et de l’expérience ; c’est celui qui voit les objections. Les esprits faux sont ceux qui trop étroits, trop absorbés et comme « hypnotisés » par leur idée, n’en savent plus voir les faiblesses ; qui ne pressentent pas l’objection qu’on doit leur adresser ; qui n’aperçoivent pas l’argument ou le fait qui les contredit. Beaucoup de femmes, bien douées d’ailleurs, jugent mal pour cette raison ; elles voient très nettement leur idée, mais elles la voient comme découpée et isolée du reste ; les alentours, les idées contraires, les difficultés, les « façons de voir » différentes leur échappent ; fixées à leur point de vue, elles ne songent pas qu’on puisse se placer à un autre. Règle générale : nous n’évitons l’erreur que si nous