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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/634

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fonder une société conforme aux enseignemens que leur foi trouvait dans la Bible ; de l’autre, les forçats que, cent cinquante ans plus tard, le gouvernement anglais envoyait à Botany-Bay, pour purger l’Angleterre de ses criminels incorrigibles. La comparaison serait trompeuse et les conclusions qu’on en tirerait, injustes. Les convicts ont été un instrument précieux entre les mains d’une administration habile pour préparer la voie à la venue des colons libres, puis les auxiliaires de ceux-ci pour la mise en valeur du pays ; leurs descendans n’ont jamais formé qu’un élément très secondaire de la population. Mais ce qui fait la profonde différence entre l’Australie et l’Amérique, c’est que la première a été envahie par une énorme immigration alors qu’elle était tout à fait dans l’enfance, tandis que dans la seconde s’était formé lentement, pendant deux siècles, un substratum solide grâce auquel elle a pu supporter sans rupture d’équilibre l’afflux de colons européens qui s’y porte depuis cinquante ans.

L’Australie a toujours manqué de cette base solide qu’avaient constituée aux Etats-Unis les descendans des Puritains et l’aristocratie des planteurs du Sud. Un moment, on put croire que les squatters ou grands propriétaires pasteurs constitueraient une classe analogue à ceux-ci ; mais la découverte de l’or en 1851 vint tout changer. Dès lors l’immigration fut infiniment plus considérable qu’en Amérique et submergea les élémens préexistans, beaucoup trop faibles pour s’assimiler les nouveaux venus plus nombreux. L’accroissement de la population est fabuleux : de 430 000 habitans en 1851, elle passe à 1 252 000 en 1861, ayant reçu pendant ces dix années 613 000 iminigrans, moitié plus que la population totale au début de la période, et dès ce moment la société australienne est complètement transformée ; pendant les années suivantes l’immigration continue à être proportionnellement bien plus forte qu’en Amérique : 291 000 de 1861 à 1871 ; 336 000 de 1871 à 1881 ; 386 000 de 1881 à 1891. La population atteint aux mêmes dates les chiffres de 1 924 000, de 2 742 000, de 3 809 000 enfin, presque décuple de ce qu’elle était quarante ans plus tôt. Les Etats-Unis sont loin d’avoir seulement triplé le nombre de leurs habitans dans le même laps de temps : il y a des villes-champignons en Amérique ; c’est l’Australie tout entière qui est un champignon.

L’immigration n’y a pas seulement été très nombreuse ; elle a été chaotique, pour ainsi dire : les mines d’or qui n’ont, en définitive, joué aux États-Unis qu’un rôle secondaire sont le fait prépondérant de la colonisation australienne. Les aventuriers de toute profession et sans profession, les gens ennemis du travail