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contentement des riches tant sur l’accroissement de la fortune que sur la disparition de tous les risques et pièges dont un civilisé opulent est entouré ; » l’Harmonie fera régner sur la terre le bonheur parfait, et en même temps l’ordre méthodique, rigoureux, minutieux, une exactitude d’horaire, un admirable mécanisme administratif. Tous les meilleurs instincts de l’humanité, et pour mieux dire tous ses instincts devenus bons, ne sont-ils pas satisfaits ? Liberté, exactitude et bien-être. C’est le rêve d’un homme d’ordre ami des plaisirs. C’est l’Arcadie d’un chef de bureau.


IV

Je ne ferai pas d’objections de mon cru à ce système. Je relèverai seulement celles que lui-même Fourier prévoit. Car il sait voir l’objection, et, quoique plein de pitié pour ceux que la vérité n’éblouit pas du premier coup, il condescend à démontrer l’inanité des difficultés qu’on soulève contre lui. On lui dit, et cela est assez criant de soi-même pour qu’il entende : « Mais vous changez la nature humaine ! » Nullement, réplique-t-il, ma prétention est précisément de n’y rien changer, et, au contraire, d’effacer les quelques changemens, superficiels, mais encore regrettables, que le « moralisme » y a introduits. Je la laisse telle qu’elle est, et je la rétablis telle qu’elle était primitivement. Je garde avec soin, avec respect et avec amour toutes les passions. « Je n’en change pas la nature, j’en change la marche. » Elles vont à la discorde, bataille en état de sauvagerie, concurrence et individualisme en état de civilisation ; en les combinant. je les dirige vers la concorde. Elles sont faites tout naturellement pour cela, pourvu qu’elles soient combinées.

A la vérité, Fourier en oublie au moins une qui, quelque « combinée » qu’elle puisse être, ne peut guère être ramenée à tendre à la concorde, et qui est l’instinct de combativité lui-même ; mais, bien entendu, les passions qui contrarient son système ne sont pas pour lui des passions naturelles et sont le produit factice de la civilisation corruptrice.

Soit ; mais toutes ces passions qui tendent vers l’ordre dès qu’elles sont combinées, comment les combinerez-vous ? — Rien de plus simple : il suffit d’« imprimer attraction ». Voyez un peu ce que fait Dieu. Quoi de plus répugnant que les soins à donner à un enfant du tout premier âge ? Que fait Dieu pour transformer en plaisir un soin si déplaisant ? « Il donne à la mère attraction passionnée pour ces travaux immondes », et le problème est