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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/588

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croit qu’avant de supprimer ce dernier reste d’individualisme, il faudra attendre que Dieu y ait, par une déclaration expresse, autorisé l’humanité.

Voilà l’humanité future, voilà le phalanstère, voilà le monde des « Harmoniens », voilà le grand couvent universel. C’est l’abbaye de Thélème, avec le Fais ce que veux en principe, et dans la pratique une réglementation minutieuse s’appliquant à tous les détails de la vie, à tous les actes, à tous les gestes, à chaque heure et presque à chaque minute du jour. C’est à telle heure que tous les harmoniens d’un phalanstère feront leur premier ou sixième repas, c’est à telle heure que telle bande cédera par un changement de travail au besoin de divertissement et aux exigences de la « papillonne ». Leurs fantaisies seront exactement réglées et leurs incartades mesurées mathématiquement. L’harmonie sera libre comme une horloge.

Cette passion de règlement est un des traits essentiels de Fourier. De quoi qu’il traite, c’est toujours avec des plans laborieusement combinés, des a graphiques », des tableaux aux divisions, subdivisions, récapitulations, chiffres, accolades, renvois, points de repère et signes conventionnels extrêmement compliqués. On retrouve là l’homme méthodique et un peu maniaque dans sa vie privée, l’homme de bureau qui a la passion du classement, comme le sous-préfet de Daudet, et qui éprouve des jouissances graves devant la grande feuille à dix-huit colonnes et à trois cent huit cases numérotées, en encres noire, rouge, bleue et violette, qu’il vient de tracer avec amour.

Et ce caractère de sa complexion et son système n’a pas été pour rien dans le succès relatif, mais assez grand, qu’il a obtenu. Les deux passions principales et nécessaires de l’homme social, l’amour de la liberté et l’amour de l’ordre, il les éprouve également et les éprouve toutes deux avec ivresse ; il les pousse toutes deux à leur extrême. Il veut à la fois la liberté absolue et l’ordre implacable. Il flatte ainsi les instincts secrets et puissans de tout le monde. A parcourir le monde qu’il crée, on s’écrie tour à tour : « Comme on respire ! » et : « Quel bel ordre, quelle belle caserne, quam pulchra tabernacula tua, Jacob, et tentoria tua, Israel ; » — sans compter qu’on s’écrie aussi : « Comme on est riche ! » S’il était parti de l’idée de satisfaire à la fois toutes les chimères discordantes et inconciliables du cœur de l’homme, il n’aurait pas fait une autre combinaison que celle qu’il a faite.

Mais ce n’est pas qu’il y mette aucune intention habile. C’est son idée maîtresse même que la liberté complète ne se trouve que dans l’ordre parfait, et que l’ordre parfait est une résultante