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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/569

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ruinée à la maison des pauvres, il arrête la charrette qui l’emporte vers ce lieu de misère au moment où elle passe devant sa porte, et, tel qu’il est, en manches de chemise, par un froid de loup, sans même prendre le temps de passer un habit, il la ramène chez elle de force, lui demande pardon et reprend la formule de déclaration amoureuse, commencée au temps de leur jeunesse. Il a laissé la beauté de la femme de son choix se flétrir dans l’isolement, et, de son côté, il a toujours souffert, ne parvenant pas à se passer d’elle. Pourquoi ? La seule explication qu’il en fournisse est celle-ci : — C’était plus fort que moi, je ne pouvais pas ; j’ai toujours suivi tout droit le même sillon, et il fallait un rude cahot pour m’en faire sortir ! — Après les longues persistances il y a toujours une action en sens contraire, et Richard cède d’une façon absolue comme il avait résisté ; il en a fini avec sa lubie. Dompté une bonne fois, il s’en retourne, couvert d’un petit châle que sa fiancée le force à mettre par-dessus sa chemise pour éviter une fluxion de poitrine. Ce petit châle féminin le rend cependant ridicule, et il faut savoir ce qu’est la crainte du ridicule au pays où règne la self-consciousness, la conscience de soi aiguisée par le perpétuel examen et rehaussée du sentiment de l’humour qui est par excellence une qualité de terroir ! Se singulariser, dévier visiblement du chemin commun est une disgrâce. Richard ne peut donner à sa vieille fiancée une plus grande preuve d’amour que cette exhibition de lui-même dans la rue du village sous le petit châle brun dont Sylvia s’est enveloppée toute sa vie ; mais, si possédé qu’il soit de respect humain, il le portera docilement jusqu’au bout en signe d’esclavage.

Chose curieuse, pendant le temps où ces deux hommes d’âge différent, Richard Alger et Barney Thayer, ont persisté dans leur commune obstination, ils sont arrivés à se ressembler physiquement, malgré la différence d’âge, au point que la pauvre Sylvia, un soir d’automne, les prend dans le crépuscule l’un pour l’autre, et verse dans l’oreille du jeune homme la plainte désolée qu’elle croit adresser à son amant sexagénaire. Après quoi, saisie de honte, elle n’osera plus regarder personne en face, elle n’ira plus à l’église que sous un voile assez épais pour la cacher tout entière. Et ici nous arrivons à de nuageuses théories qui sont plus que tout le reste bien américaines, ou plutôt bien anglo-saxonnes, car dernièrement, on s’en souvient, M. Augustin Filon démontrait avec une incontestable autorité, dans cette revue même, à propos du théâtre anglais, que le réalisme en Angleterre est essentiellement symbolique ; que l’exacte reproduction de la vie ne plaît aux Anglais qu’à la condition de les conduire à « quelque