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ne mettra jamais. Ce nous est presque un soulagement de constater que, même dans un village puritain, il existe des femmes, trois fois femmes comme la petite Rose, capable d’aller supplier Barney de revenir à sa fiancée, encore qu’il lui plaise fort à elle, capable aussi de chercher à s’emparer de la place de son amie, quitte à prendre horreur d’elle-même après qu’elle a échoué et à se laisser consoler tout de suite, sans transition, par un malotru parce qu’elle aime l’amour pour l’amour. L’inconsciente hystérie de Rose est comme une soupape de sûreté dans ce foyer de vertus inébranlables, d’autant plus qu’elle a un cadre poétique : le verger des cerises où la jeunesse de Pembroke fait un pique-nique préliminaire de beaucoup d’accordailles.

Les ravissans détails descriptifs ne manquent pas pour relever l’austérité du fond, mais c’est autour de l’invincible obstination de Barney et de l’immuable fidélité de Charlotte qui, dix ans de suite, résignée à la condition de vieille fille, refuse les plus beaux partis, qu’évolue tout le reste du récit. Barney ne cède qu’après que Charlotte s’est publiquement compromise en venant le soigner pendant une grave maladie. On en a jasé, l’église s’est émue, le ministre et l’un des diacres se sont transportés auprès de l’imprudente infirmière pour lui adresser des admonestations. Alors l’esprit de Barney, très lent, nous semble-t-il, et cuirassé d’une curieuse innocence, s’ouvre à la vérité : pour lui, qui l’a si mal traitée, Charlotte s’est perdue ! Des écailles lui tombent des yeux.

— Retournez chez vous, dit-il brusquement à Charlotte comme s’il approuvait la démarche du ministre, retournez-y tout de suite !

Et quand elle a obéi, humiliée, navrée une fois de plus, le malade, si accablé qu’il soit encore de rhumatismes pris à faire du bois en forêt par un hiver rigoureux, le malade se lève, s’habille, sort sur la route, va droit chez l’ennemi, avec de grands gestes, comme si, chemin faisant, il luttait contre un autre lui-même et qu’il lui fallût combattre à chaque pas. Arrivé devant Céphas, il lui dit simplement, dix ans après : « Je suis revenu ! » Et il passe son bras autour de Charlotte.

— Entrez, répond le père.

Et Barney, redevenu le bon, l’heureux Barney de sa jeunesse, entre dans la maison avec sa bien-aimée.

Le vieux Richard Alger, lui aussi, se décide à sortir de l’ancienne ornière où il a marché si longtemps pour en creuser une nouvelle qu’il suivra avec la même persistance.

Le jour où Sylvia, qui a épuisé son petit avoir, s’en va vivre