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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/566

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suite ! » Barney fait encore semblant de ne point entendre. Alors Charlotte rappelle toute sa fierté ; elle va s’asseoir sur le pas de la porte close et y reste immobile comme un objet inanimé. Sa tante Sylvia, en sortant, la relève et l’emmène chez elle.

Sylvia demeure sur la route au-delà du cottage de Barney. Et celui-ci qui est rentré dans son nid à demi construit, destiné désormais à rester désert, voit passer les deux femmes sans se rendre compte de l’humiliation que Charlotte vient de subir à cause de lui. Un ressentiment amer contre le monde entier et contre la vie le possède ; il est tombé de l’état de bonheur complet, sacré pour ainsi dire où il était tout à l’heure, au plus profond du désespoir ; sa joie avait atteint l’éternité, il en est de même pour sa douleur. Les tendances religieuses qui lui sont naturelles, héritage de plusieurs générations de puritains, rendent impossible pour lui de ressentir la sympathie ou l’antagonisme dans leur plénitude, sans les rapporter à Dieu. Il se met donc à interroger ce Dieu qui le châtie : « Qu’ai-je fait pour mériter d’être traité ainsi ? N’ai-je pas gardé tous tes commandemens dès mon enfance ? Ai-je manque jamais à te louer comme l’auteur de ma joie et à te demander de la bénir ? Qu’ai-je fait pour que tu me la reprennes ? »

L’idée ne lui vient pas que la chose puisse s’arranger, qu’il puisse se réconcilier avec Céphas, épouser Charlotte. Non, tout est inévitable aux yeux de cet être entier et intransigeant ; son malheur lui apparaît sans remède.

Il n’a pas le courage de rentrer à la ferme. Il passe la nuit dans cette maison ouverte à tous les vents. Que lui fait maintenant la gelée ? Tous les arbres du printemps n’avaient fleuri que pour lui et pour Charlotte. Ils ne sont plus bons à rien.

Et les jours en s’écoulant n’ont pas raison de l’entêtement de Barney ; il est, pour employer l’expression locale, terrible set, terriblement buté. Cet état d’âme, presque physique autant que moral et incompréhensible pour nous, est fréquent, paraît-il, dans la Nouvelle-Angleterre, car plusieurs des récits de miss Wilkins roulent là-dessus, d’où il s’ensuit un certain nombre de mariages ou de réconciliations entre vieilles gens qui, après avoir souffert éloignés l’un de l’autre, sans aucun motif bien raisonnable, finissent sur le tard par s’entendre, à moins que la mort ne les surprenne auparavant.

Barney reste donc terrible set ; dans la famille de sa fiancée on ne l’est pas moins. Charlotte ne peut se pardonner d’avoir manqué à la pudeur en courant après lui, en le rappelant au vu et su de tout le village ; Céphas, un peu confus au fond, rejette tout le mal sur l’irritation produite chez les gens par l’abus de la viande