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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/560

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aussi tout à coup, elle devint très douce, si claire cependant qu’on aurait pu l’entendre de l’autre côté du chemin :

— Non, Joe Dagget, dit-elle. Je n’épouserai de ma vie aucun autre homme. J’ai du bon sens et je ne vais pas mourir de chagrin pour me rendre ridicule ; mais quant à me marier, non, vous pouvez en être sûr. Je ne suis pas fille à sentir deux fois ce que je sens aujourd’hui.

Louisa entendit une exclamation étouffée, puis les buissons s’agitèrent. Quand Lily parla de nouveau sa voix indiquait qu’elle s’était levée. — Il faut en finir, prononça-t-elle avec fermeté. Nous sommes restés ici assez longtemps,… je retourne à la maison. Louisa demeura stupéfaite à écouter le bruit des pas qui s’éloignaient. Après un peu de temps elle se leva à son tour et rentra lentement chez elle. Le lendemain elle fit sa méthodique besogne de ménagère comme de coutume (c’était pour elle une fonction aussi naturelle que de respirer), mais elle ne travailla pas à ses vêtemens de noces. Elle s’assit auprès de la fenêtre et médita profondément. Le soir, Joe vint comme à l’ordinaire. Jamais Louisa Ellis ne s’était doutée qu’elle possédât le moindre grain de diplomatie, mais, quand elle eut besoin d’en avoir, elle en trouva parmi ses petites armes de défense féminines. Même alors elle n’était pas certaine d’avoir bien entendu et il lui semblait faire à Joe la plus terrible injure en rompant leurs fiançailles. Elle entreprit donc de le sonder sans trahir trop vite sa propre inclination. Elle le fit avec succès, et ils arrivèrent à s’entendre, mais ce ne fut pas sans peine, car il avait autant qu’elle-même peur de se trahir.

Le nom de Lily Dyer ne fut point prononcé entre eux. Louisa dit simplement que, tout en n’ayant aucune raison de se plaindre de lui, elle avait vécu si longtemps seule qu’elle reculait devant un changement et préférait ne se point marier.

— Eh bien, moi, je n’ai jamais reculé, lui dit Dagget. Pour parler franc, je crois que ça ira peut-être mieux comme vous le voulez à présent ; mais si vous vous étiez souciée de continuer, je serais resté à vous jusqu’à mon dernier jour. J’espère que vous êtes sûre de ça.

— Oui, j’en suis sûre, répondit-elle.

Ce soir-là, elle et Joe se séparèrent avec plus de tendresse qu’ils ne s’en étaient témoigné depuis longtemps. Debout sur le pas de la porte, se tenant les mains, ils sentaient passer sur eux comme une grande vague de souvenirs et de regrets.

— Ce n’est pas de cette façon-là que nous avions cru que les choses finiraient, n’est-ce pas, Louisa ?