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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/471

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maintenant la tristesse et la gêne, depuis que Phlipon, égayant son veuvage, s’est mis à chercher au dehors des distractions coûteuses. Et n’éprouve-t-elle pas pour Roland cette amitié passionnée qui lui semble pouvoir très bien jouer le personnage de l’amour ? Aussi est-elle persuadée que leurs destinées ne peuvent plus être séparées, et elle répète sous toutes les formes et sur tous les tons que le sort en est jeté, qu’ils « doivent » être heureux l’un par l’autre. Il faut qu’ils s’épousent ou qu’ils meurent. Roland ou la mort ! — Roland semble beaucoup moins convaincu. Depuis que la première émotion est calmée, des réflexions lui viennent en foule, qui le font repentir d’une impétuosité et promptitude à s’engager où il a peine à se reconnaître. Il se représente avec force les inconvéniens d’une mésalliance, et tout effrayé déjà d’avoir quelque jour à faire part aux siens d’un mariage tellement en dehors des convenances sociales, il insiste pour que le projet soit tenu secret, entouré d’un mystère impénétrable. Il se fiance, comme on conspire. D’autre part, et à mesure qu’il connaît mieux Mlle Phlipon, il conçoit des craintes. Il redoute cette nature impérieuse, cette imagination dévorante, cette sensibilité exaltée, cette manie de se créer des tourmens, ce besoin d’agitation, ce déchaînement de passion et d’éloquence, « Je t’avoue que je ne saurais me livrer aux extrêmes avec la même rapidité ; d’autant plus que tu accompagnes tout cela d’amples dissertations sur la cause et les effets, les moyens et les résultats, le vraisemblable et le certain, le bien et le mal, le bon et le mauvais, le joli et le laid, le fort et le faible, le chaud et le froid, le grand et le petit, etc., etc., etc., etc., et de périodes non seulement carrées, mais à toutes faces, de rondes, de pointues, de longues et de brèves. » Il lui reproche en outre des détails de conduire, un art de prolonger des situations délicates, un manque de tact et de discrétion dans cette correspondance qu’elle a continué d’entretenir avec Sévelinges, enfin et surtout un excès d’indulgence pour certain « jeune homme » dont la présence lui paraît des plus fâcheuses. Ce « jeune homme », qui n’est pas autrement désigné dans les lettres, était l’apprenti de Phlipon. Sensible et « fougueux à l’excès », il s’était amouraché de la fille de son patron, la poursuivait de ses assiduités, faisait éclater sa passion en des scènes répétées et violentes dont il est vrai que l’échevélement ne déplaisait pas à l’imagination romantique de la jeune fille, menaçait tantôt de se tuer et tantôt de tuer Roland. Cette perspective ne sourit guère à Roland : « Je ne pense pas sans quelque horreur au dessein prémédité d’un assassinat ; et je ne trouverais point du tout agréable de me voir gourmander par cette crainte. » Il songea à prévenir la police… Il songeait surtout aux moyens d’amener une rupture.

Il s’y prit avec maladresse et timidité comme il faisait en toute circonstance. Il n’avait pas encore fait la demande officielle. Il adressa à