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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/467

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révoltes de son tempérament, du trouble de ses sens, de la fermentation qui travaille tout son être sous l’haleine tiède du printemps, de ses yeux gros et battus qui la trahissent, de certains airs de langueur qui sentent la privation, et enfin de ce que la sagesse peut à son âge avoir d’austère et de pénible. Au surplus elle n’ignore rien et n’a garde de se donner pour une Agnès. Nous savons par certaine page tristement fameuses des Mémoires d’où lui vinrent les premiers avertissemens. La littérature du temps a continué de l’éclairer. Elle a tout lu sans révolte. Faublas, qu’elle appelle « un joli roman », aussi bien que Candide. Elle aborde les sujets les plus scabreux et s’y appesantit avec un cynisme qui n’a d’excuse que dans son inconscience. Elle s’informe s’il est vrai qu’un abbé de dix-neuf ans ait prêté à Raynalle secours de sa plume pour les descriptions voluptueuses de son livre ; elle médite sur l’impuissance des indigènes d’Amérique et les drogues que leur donnent leurs femmes à l’effet de remédier à l’indolence de la nature ; elle plaisante sur certain accident arrivé à son père. Cette grande fille a des hardiesses qui nous choqueraient chez une femme. Mais aussi elle a trop d’orgueil, une volonté trop maîtresse d’elle-même pour avoir rien à craindre des suggestions de l’instinct et de la surprise des sens. Plus tard Mme Roland saura rester fidèle à un mari vieux et malade, et détourner vers l’activité politique des réserves de force qui avaient besoin de se dépenser.

Nous pouvons comprendre maintenant quelle conception Marie Phlipon se fait du mariage, et ce qu’elle en attend. Elle y a réfléchi de longue date, elle a pesé toutes les chances, elle a son opinion faite. Elle ne songe guère à poursuivre on ne sait quel idéal romanesque et à satisfaire des rêveries de petite fille : elle se soucie du prince charmant tout juste autant que s’il n’existait pas. Elle se juge peu accessible à l’amour et incline d’ailleurs à croire que l’amour est une invention des poètes. Elle en disserte à l’occasion avec un appareil logique et géométrique ; ce qui prouverait assez bien qu’elle l’ignore. Une amitié délicate, fondée sur une estime réciproque et sur une conformité d’idées, c’est tout ce qu’elle souhaite. Certes, cette intimité intellectuelle ne peut manquer d’avoir son charme ; cela tout de même est un peu sec. On s’étonne en lisant ce programme de jeune fille qu’elle ait si complètement oublié d’y inscrire la tendresse. De même il serait injuste de dire qu’elle n’aspire pas à la maternité, mais c’est à condition d’être Cornélie, mère des Gracques. L’amour maternel lui apparaît sous le couvert d’une citation latine. Et il faut bien se souvenir qu’elle en voulut toujours à sa fille de n’avoir pas été une enfant de génie. « J’ai une fille aimable, dira-t-elle, mais que la nature a faite froide et indolente… jamais son âme stagnante et son esprit sans ressort ne donneront à mon cœur les douces jouissances qu’il s’était promises. »