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n’atteint son apogée, semblable en cela à la poésie, que dans le drame. Je n’ai pas à discuter ici la doctrine wagnérienne, je me contente de l’énoncer.

Et, à mesure qu’il y réfléchissait, Wagner voyait l’horizon s’étendre de plus en plus, autour de ce drame nouveau. Il crut découvrir que, dans l’art dramatique, un vaste domaine était resté vierge jusqu’à lui, parce que la parole seule ne pouvait s’y aventurer. Or, ce nouveau domaine est précisément l’apanage du musicien-dramaturge. Lorsqu’en 1849 les idées de Wagner eurent atteint leur maturité complète, il écrivait : « Il faut que le cadre dramatique s’élargisse pour suffire au nouveau mode d’expression. Mais il n’y a que le musicien qui puisse donner au drame une forme correspondant à la richesse d’expression musicale, et il n’y a que lui qui puisse porter cette forme elle-même à son plein développement. » Il s’agit donc pour Wagner, on le voit, non point d’une renaissance de la tragédie antique, pas davantage d’un perfectionnement de la tragédie moderne, mais d’une nouvelle forme d’art, née, comme le dit le maître lui-même, « dans le sein de la musique », et dont la musique constitue, par cela même, le langage suprême. Evidemment, ce drame ne pourra se passer du langage parlé, mais le rôle de celui-ci sera foncièrement différent de celui qu’il remplit dans le drame simplement déclamé et dans toutes les formes scéniques qui en dérivent, y compris l’opéra. On pourrait dire, — et encore ne ferait-on qu’effleurer la vérité, — que, chez Wagner, « la poésie ajoute à la musique », mais en aucune façon on ne saurait dire l’inverse.

Il est dès lors évident que l’opéra français n’eut sur Wagner qu’une influence purement éducatrice. Une fois sa voie trouvée, il s’en affranchit complètement. Dans un de mes livres, j’ai eu la hardiesse d’écrire que « Rienzi est la dernière œuvre de l’opéra classique français ». Ce paradoxe contient une part de vérité. Mais aussitôt après Rienzi, Wagner écrivit le Vaisseau Fantôme, et c’est là son premier drame classique allemand, œuvre bien éloignée encore, assurément, de la perfection de Tristan et de Parsifal, mais un drame, un vrai drame, et qui plus est un drame classique. Ceci m’amène au second point qu’il importe de mettre en relief : la parenté réelle qui existe entre les drames wagnériens et la tragédie française.

Il serait paradoxal de se refuser à reconnaître, dans le classicisme, un attribut indéniable et caractéristique du théâtre français. Il va sans dire qu’en généralisant, on est toujours forcé de faire abstraction de nombreuses déviations, mais un simple coup d’œil sur la tragédie espagnole, allemande, anglaise, fera