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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/445

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magnifique journée, sa lumière pénétrait jusqu’aux recoins les plus sombres de la vie, et semblait en dissiper les ténèbres. C’est précisément cet article de Berlioz sur Fidelio qui m’a fait sentir à quel point cet infortuné se trouve seul dans le monde. Lui aussi possède une sensibilité si délicate et si profonde que ce monde ne peut que le blesser et abuser ensuite de son irritation. Le monde et les influences dont il est entouré l’égarent à tel point qu’il ne se retrouve plus lui-même, et que, sans s’en douter, il s’assène des coups sur la tête. Mais c’est précisément cette manifestation morbide de sa folie qui m’a fait sentir que l’homme exceptionnellement doué ne saurait avoir d’autre ami véritable qu’un homme d’une valeur également exceptionnelle. Ainsi, je me trouvai amené à me dire que, dans le moment actuel, nous trois, et nous trois seuls, nous constituions une vraie famille : car nous seuls sommes des égaux, — je veux dire : Toi, — Lui, — et moi ! — Mais pour rien au monde il ne faudrait le lui dire, cela le mettrait en fureur. Pauvre diable ! Pauvre dieu tourmenté !

Tout autres furent les rapports entre Wagner et le comte de Gobineau. Ce fut, si je ne me trompe, dans l’un de ses nombreux séjours en Italie que Wagner rencontra le savant auteur de Religions et philosophes de l’Asie centrale et de l’Histoire des Peines. Ils se lièrent bientôt d’amitié ; et Gobineau fut plus d’une fois l’hôte bienvenu de la maison de Wahnfried. Je crois même qu’avec Liszt, le roi Louis II, et Heinrich von Stein, Gobineau est le seul homme qui ait mérité la qualification d’ami de Wagner pendant les dernières années de la vie du maître. Mais Stein était trop jeune pour être autre chose qu’un disciple, et ni Liszt ni le roi de Bavière n’exercèrent la moindre influence sur la pensée de Wagner. Gobineau, tout au contraire, n’a pas peu contribué à la formule définitive que devait prendre cette doctrine, cet idéal, que Wagner poursuivit pendant sa vie entière : le rêve d’une régénération possible de l’humanité par l’alliance de l’art et de la religion. Les idées de l’écrivain français et celles du penseur allemand avaient de nombreux points de contact ; et la thèse soutenue par Gobineau, dans son magistral Essai sur l’inégalité des races humaines, jetait une vive lumière sur diverses questions restées indécises dans les écrits de Wagner. Si j’en avais aujourd’hui le loisir, je montrerais d’ailleurs sans trop de peine combien la pensée de Wagner a conservé son indépendance, aussi bien vis-à-vis de Gobineau que vis-à-vis de Schopenhauer. Si ce dernier enseigne l’immutabilité du genre humain en face de l’absolu, Gobineau affirme son irrémédiable décadence ; et Wagner, lui, ne conteste pas cette décadence, mais il a foi en la régénération. Dans un passage admirable de l’un de ses tout derniers écrits : Héroïsme et Christianisme, il revendique, pour le sang divin versé sur la croix, le pouvoir de racheter, ou de transmuer plutôt, le sang des races inférieures ou abâtardies. Et on effet, il est toujours resté, et malgré tout, profondément chrétien : c’est