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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/443

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dans les œuvres de sa toute première jeunesse — dans la célèbre Ouverture aux coups de timbale, par exemple, écrite à l’âge de dix-sept ans, à une époque où il ignorait jusqu’au nom de Berlioz, — qu’il a vraiment recherché des combinaisons instrumentales insolites. Sans doute, il a dû profiter, comme tous les compositeurs, de quelques-unes des découvertes faites par cet infatigable expérimentateur des effets acoustiques. Mais puisque l’usage qu’il en a tiré était radicalement différent de tout ce qui constitue la méthode de Berlioz, ce détail technique perd toute importance vis-à-vis de l’œuvre dramatique, envisagée dans sa totalité. En revanche, Berlioz, en tant que personnalité artistique, fut, pour Wagner, une des grandes impressions de sa vie, et cette impression fut surtout morale : « Un artiste qui n’écrit pas sa musique pour de l’argent ! » voilà les premières paroles qu’il trouve pour caractériser son admiration à l’égard du maître ; et ni la sotte envie, ni la triste haine dont Berlioz le poursuivit plus tard, ne purent effacer du cœur de Wagner son respect pour cet homme qui, seul en France, — car l’Allemagne avait Liszt, — représentait l’art désintéressé.

Et l’œil perçant du profond penseur qu’était Wagner discernait parfaitement, dans cet absolu désintéressement, non point seulement la qualité morale, la vertu en elle-même, mais encore une manifestation significative du vrai génie. Au commencement, il est vrai, il avait hésité sur ce point, car il écrivait en 1842 : « Le sens du beau manque complètement à Berlioz, et, à peu d’exceptions près, sa musique n’est que grimace [1]. » Mais plus tard, tout en faisant ses réserves, Wagner reconnut pleinement le génie de Berlioz. On sait qu’il fit son possible pour relever le courage du compositeur français, et pour l’engager à continuer dans la voie du drame lyrique, si brillamment inaugurée par Benvenuto Cellini et les Troyens. Il voulut même devenir le collaborateur de Berlioz, et lui fit offrir, à plus d’une reprise, un de ses poèmes d’opéra : Wieland le forgeron. On sait aussi comment Berlioz accueillit ces avances et il est inutile de répéter ici ce qui a été si souvent raconté. Le lecteur qui n’est pas au courant trouvera tous les renseignemens désirables dans les deux livres de M. Adolphe Jullien sur Wagner et sur Berlioz, renseignemens complétés depuis par la correspondance entre Wagner et Liszt et par les deux collections, parues récemment, de lettres écrites par Liszt, et de lettres reçues par lui. Je suis heureusement à même de communiquer aux lecteurs de la Revue un nouveau témoignage de la profonde admiration que Wagner

  1. La fin de cette phrase a été supprimée dans l’édition complète des Écrits. Voir t. I, p. 20.