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d’une mer glacée, sous les rafales de neige et les incessans orages. Jalousie de la femme, qui surprend son mari avec Clara, la fille de la ferme, haine toujours grandissante entre le mari et le fils, envenimée par une histoire de testament secret et atteignant son comble à la mort de la fermière : toutes ces passions se déchaînent au milieu d’un emprisonnement forcé, d’une vie en commun dans une étroite enceinte. C’est ainsi que se passent les jours de Noël, ces jours où partout on proclame la paix sur la terre et la bonne volonté parmi les hommes. Et lorsque enfin la tourmente cesse, que le froid sec survient, que la glace s’est épaissie sur l’étendue de la mer, il est temps de songer à transporter la morte jusqu’à l’église, sur la rive opposée. Ce devoir pieux, les difficultés, les dangers de l’entreprise, font oublier aux deux hommes leurs haines et les unissent dans un effort commun. Le fils fabrique la bière, les filles de ferme ensevelissent le corps, et la mise au cercueil a lieu devant les habitans de la ferme réunis. On place la bière dans une barque légère, liée sur un traîneau que les hommes poussent devant eux, et la périlleuse traversée commence. Mais la tourmente les surprend sur cette mer gelée : les courans ont miné la glace, et elle s’effondre sous les pieds des passagers. Carlsson périt en tombant dans une crevasse qui engloutit aussi le traîneau avec le cercueil. Les autres hommes sont sauvés le lendemain par les habitans de la côte, et le pasteur de la paroisse, qui a conduit le sauvetage, lit la prière des morts sur les flots où reposent les deux corps disparus sous la glace.

Ce roman est de la meilleure manière de M. Strindberg. Dans celui qui l’a suivi, le Lien de la mer, paru en 1889, on voit que l’auteur a subi les influences du philosophe allemand Nietzsche, avec lequel il se trouvait en communion sur deux points essentiels : sur le rôle de la femme et sur le droit absolu de l’individu dans l’ordre social. On connaît la philosophie de Nietzsche, ce néo-pessimiste qui a voulu détrôner Schopenhauer. M. Strindberg a tenu à nous faire voir réalisé son idéal de l’übermensch, cet aristocrate de la pensée, l’individu-intellect, auquel Nietzsche promet la domination du monde. M. Strindberg nous montre, en la personne d’un inspecteur des pêcheries relégué sur une petite île de la Baltique, cet aristocrate intellectuel, qui s’exerce à vaincre ses sens et ses instincts humains, à triompher des entraînemens du sang et des affinités physiques, pour faire régner en lui la raison pure et les enseignemens de la science positive.

Ainsi qu’on a pu le voir par ce rapide coup d’œil jeté sur son œuvre, il y a en M. Strindberg un réaliste et un théoricien, un