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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/404

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Aussi, le lendemain dimanche, lorsqu’on l’a chargé de lire le sermon après les prières, dans le grand livre de prêche qui servait jadis au vieux Flod, est-ce à dessein qu’il a lu les paroles du Seigneur : « Je suis le bon pasteur et je connais mes brebis, et mes brebis connaissent ma voix ; j’ai d’autres brebis qui ne sont pas de cette bergerie mais qui se réuniront à ma voix et il y aura alors une seule bergerie et un seul pasteur. » Tout en lisant, il se disait à part lui : « Me voilà dans la bergerie, je serai ce pasteur : il faut que les brebis entendent ma voix qu’il n’y ait qu’une seule bergerie et un seul pasteur, et il faut que ce soit moi ! »

Et le gaillard a tenu parole. Il a conquis tout le monde, depuis la bonne fermière elle-même jusqu’aux filles de ferme Lotten et Clara, aux laboureurs Rundbeck et Norman. C’est qu’il a vite fait de remettre à flot les affaires de la ferme, lia renouvelé les cultures, engraissé les terres, rebâti les étables, rétabli la coupe régulière des bois, organisé la vente des produits du sol, et la livraison de poisson à Stockholm. Il a fait plus encore : sur des points culminans regardant la mer, à la lisière de la forêt, il a bâti des villas pour les baigneurs et a prouvé ainsi aux habitans de Hemsö ébahis ce que peut une publicité bien entendue. Des bourgeois de la capitale sont venus louer les hangars peinturlurés en villas et payer, tout l’été durant, les produits de la ferme au prix de la ville. Enfin le malin valet a fait tant et si bien qu’il s’est rendu indispensable ; et, se sentant maître de la situation, il a osé élever ses regards jusqu’à la fermière elle-même. Fort de sa position et de ces premiers jalons si heureusement plantés, il a mis à la vieille femme le marché à la main, la menaçant de partir si elle refusait son offre. La fermière, complètement conquise et craignant de perdre un homme aussi nécessaire, s’est empressée de lui donner son cœur et sa main.

Et quelles fêtes alors ! quels festins, quelles ripailles huit jours durant !

C’est, au sortir de l’église, la grande kermesse de la noce, à laquelle assistent les fermiers des environs. Ils arrivent dans leurs chaloupes, annonçant leur entrée dans la baie par des coups de fusil, auxquels répondent les hurrahs des habitans de la ferme. Puis c’est l’arrivée du pasteur, qui vient bénir le mariage et ramène le fils mécontent, qui aurait voulu fuir la fête. Enfin le mariage sur l’herbe et le festin sous les arbres se terminent par une bacchanale rustique effrénée.

Mais maintenant voici l’hiver et les côtés sombres de la vie. Les querelles, les jalousies et les haines, la maladie et la mort se succèdent au milieu de l’affreux isolement de cette île entourée