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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/396

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accepte la solution. Mais au moment où tout semble s’arranger à merveille, un garçon d’hôtel jase ; on épie Agnès ; et tout est découvert.

Dans un paroxysme de fureur, Renhielm tente d’abord d’étrangler sa fiancée, puis il s’enfuit, quitte la ville, renonce pour toujours au théâtre. Agnès Rundgren abandonne, elle aussi, le théâtre ; mais elle n’a perdu ni son regard de candeur ni son sourire caressant. Elle reparaît, sous le nom de Béda Petterson, comme dame de comptoir au café de Naples, dans le faubourg du Sud, à Stockholm. Et là, c’est Arvid Falk qui s’éprend d’elle à son tour. Encore un rêveur qui apprend à ses dépens ce qui se cache de perfidie derrière ce clair regard et ce sourire enchanteur. Arvid Falk, c’est le favori de M. Strindberg. On voit que c’est surtout pour lui qu’il écrit, que ce sont ses aventures qu’il tient à nous raconter. C’est que ses aventures rappellent la vie de M. Strindberg lui-même, et une fois encore ce sont les traits de sa propre personnalité qu’il a voulu incarner dans son héros.

Dégoûté de l’égoïsme de l’administration, des vues étroites de la bureaucratie, Arvid Falk renonce à sa place d’employé de ministère pour entreprendre dans la presse une campagne libérale, et revendiquer les droits des déshérités de la vie. Mais il arrive bien vite à constater le néant de toute chose. Le directeur du journal radical auquel il offre ses services le congédie poliment avec un refus, après avoir pris note des idées de réforme administrative qu’il lui développe, des données recueillies par lui, — renseignemens qu’il utilise lui-même le lendemain dans un article qui fait sensation. Les éditeurs auxquels s’adresse ensuite Falk lui offrent des marchés qui répugnent à sa conscience. Un d’eux l’engage à écrire un roman qui propagerait l’idée des assurances sur la vie, et qui serait publié aux Irais des compagnies d’assurances. Un autre lui propose d’écrire la vie d’un ecclésiastique en vue, d’après un copieux mémoire fourni par ce saint homme lui-même. Enfin de dégoût en dégoût, de chute en chute, le voilà brouillé avec la presse, honni de la gent de plume, en guerre avec l’humanité, et, par surcroît, mourant de faim.

Du moins il lui reste l’amour. Il aime Béda Petterson. Il passe maintenant toutes ses soirées au café de Naples, assis près du comptoir. C’est le centre de sa vie. — « Pauvre Falk ! dit le peintre Sellén à Montanus, un jour qu’ils quittaient ensemble le café de Naples, il est en train de percer sa première dent ! C’est bien douloureux, et cela donne toujours la fièvre. Mais on ne devient pas homme sans cela ; Falk est seulement très en retard, comme tous les naïfs. » Et l’inévitable arrive. Un jour la dame du comptoir