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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/395

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spéculations véreuses du banquier Niklas Fack et du jeune Israélite Isaac Lévi.

Est-il besoin de dire que tous ces personnages sont vaincus par la vie ? A l’exception du banquier chrétien et de son acolyte juif, qui n’ont jamais eu d’autre idéal que leur intérêt personnel et qui l’ont bien servi, tous succombent en abjurant leur idéal, bien conformes en cela au pessimisme de M. Strindberg, qui aime à prêter à ses héros de grandes aspirations pour les faire tomber de plus haut. M. Strindberg est surtout sévère pour la femme. On verra tout à l’heure comment ses idées à ce sujet se sont développées jusqu’à la haine la plus farouche. Mais déjà dans ce roman M. Strindberg ne fait pas la part belle à ses héroïnes. Il est vrai que dans cette société de bohèmes la femme ne pouvait manquer de jouer un rôle plutôt accidentel. Des modèles qui posent pour des peintres, des filles qui apparaissent aux soupers de la bande les jours où l’un ou l’autre des bohèmes a pu se procurer quelque argent, voilà, en somme, de quoi est faite la clientèle féminine du Cabinet ronge. L’auteur y a cependant fait figurer deux femmes qui ont un caractère plus déterminé : ce sont l’actrice Agnès Rundgren, la femme indépendante ; et la femme du banquier Niklas Falk, la bourgeoise ambitieuse.

Agnès Rundgren est une blonde aux yeux bleus, à l’air virginal, au doux sourire qui cache, sous sa candeur apparente, une âme inquiète, fausse, égoïste et méchante. Elle fait le mal d’instinct, sans s’en inquiéter ni même s’en douter. Elle est entrée au théâtre, sur la recommandation de Falander, le grand acteur à la mode, dont elle est la maîtresse. Renhielm, le fils de famille qui s’est fait acteur dans l’intention de « vulgariser » le grand art, la voit et aussitôt devient amoureux d’elle. Il l’aime en naïf, en idéaliste, Incroyant telle que son rêve l’a faite, avec l’ardeur aveugle de son âme enthousiaste et candide. Ils sont fiancés, ils se marieront dès que leur situation le permettra. Falander a, en vain, tâché d’ouvrir les yeux au jeune homme. Malheureusement la position du jeune couple ne s’améliore guère au théâtre. Un directeur jaloux les laisse languir dans des rôles secondaires et leur fait subir toutes sortes d’affronts. Ce vilain homme poursuit Agnès de son amour et se dépite de voir qu’elle lui préfère son pensionnaire. Il propose enfin à Agnès une solution en lui mettant le marché à la main. C’est pendant une tournée de la troupe en province ; on doit jouer Hamlet. Le directeur fait entrevoir à Agnès le rôle d’Ophélie pour elle, celui d’Horatio pour Renhielm.

— Ma foi, tant pis ! c’est la fatalité qui le veut, se dit-elle. Pourquoi le monde est-il si méchant, la vie si mal faite ? Et elle