Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/365

Cette page n’a pas encore été corrigée


convaincus, et ceux-ci, dans les cas difficiles, en appelaient au président de la commission, à Emile de Girardin. Ce dernier répétait ses célèbres remarques où tant de vérités sont mélangées à tant d’erreurs : « Pourquoi réprimer quand on peut réfuter ? » Et encore : « Les régimes politiques qu’un courant entraîne croient que ce sont les journaux qui les emportent, comme les enfans, lorsque la voiture dans laquelle ils se promènent est en mouvement, que ce sont les arbres qui marchent. » Quant à la calomnie, il n’y a qu’à opposer le dédain « aux ivrognes de la presse », à mettre toujours la vérité pour soi, car il n’y a qu’elle qui ait la puissance de nuire quand elle vous est contraire. » Sur ce point, Jules Simon allait plus loin encore que M. de Girardin : « Si vous voulez comprendre et appliquer la liberté, disait-il, il faut que vous fassiez disparaître le droit pour le dépositaire de la puissance publique d’être défendu contre l’injure. Je dirais volontiers que le fonctionnaire a droit à être injurié et à être défendu par ses actes, par sa droiture, et non par la puissance de la loi. » C’est bien là la théorie que plusieurs hommes politiques cherchaient à faire prévaloir par leurs amendemens. Le Parlement ne les a pas, sans doute, entièrement suivis, mais leurs idées circulent dans des textes qui, pour la plupart, ne semblent pas conçus et agencés en vue d’une ferme application. On s’est borné à conserver au nouveau Code de la presse quelque apparence répressive, à en faire, comme disait un député, une « loi de prévoyance. » Quelques-uns espéraient que son aspect, son uniforme de loi pénale suffirait à inspirer à la presse une salutaire terreur. « La crainte du jury, disait M. Ribot, sera le commencement de la sagesse. » Mais, à la vérité, les plus prudens parmi les membres de la majorité de la Chambre étaient eux-mêmes tentés de se prêter à l’expérience recommandée par Girardin. « En matière de presse, il n’y a qu’une idée dont la justesse n’a pas encore été vérifiée par l’expérience : c’est son impunité basée sur son impuissance. » Comment d’ailleurs ne pas comprendre que la pensée d’un tel essai ait pu hanter beaucoup d’intelligences ? Ce siècle a vu, en fait de répression, tant d’expériences avortées, tant de tentatives tragiques !… Par excès de logique, et par amour de pure symétrie, il était bien tentant (en même temps qu’aimable pour beaucoup d’intérêts que l’idée de l’impunité de la presse groupera longtemps encore) de virer entièrement de bord.

Aujourd’hui l’expérience est faite. Faut-il la continuer ?

Et d’abord, y a-t-il autant de gens qu’il y en avait alors pour soutenir le principe fondamental de l’école de l’impunité : à savoir que la presse est impuissante ?

Sans cette affirmation de l’impuissance de la presse, son impunité est inadmissible ; or c’est là une théorie qui depuis