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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/352

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silence, son adversaire s’introduit tous les jours auprès de chaque juré, et dans de longs tête-à-tête plaide à loisir sa cause ou bien requiert contre le diffamé. N’est-ce point là cette sollicitation dont faisaient tant abus les privilégiés de l’Ancien Régime ? Tout juge et tout juré est aujourd’hui en butte aux séductions et aux menaces d’une solliciteuse plus puissante et plus insinuante que ces tribus titrées qui passaient autrefois avec de longues révérences devant les conseillers au Parlement. Cette moderne, cette grande solliciteuse entre chez le juge à toute heure et malgré les portes fermées ; elle l’assiège chez ses amis, dans les salons et dans la rue : bon gré, mal gré il faut bien qu’il l’entende ! C’est la Presse, cette solliciteuse, qui est devenue un des plus puissans facteurs de tous les jugemens humains. Et parfois ce n’est pas seulement contre des raisonnemens plus ou moins captieux ou intéressés que les jurés ont à se tenir en garde ! Qu’on se souvienne de la période des procès anarchistes ! Nos jurés parisiens étaient alors en butte à des sollicitations directes, à des menaces très positives ; on cherchait à les terrifier en publiant avant l’audience leurs noms et leurs adresses ; ils étaient menacés personnellement d’une condamnation à mort par des gens qu’ils savaient capables d’exécuter leurs sentences.

Nous avons vu de près nos jurés à cette époque, et nous devons dire que, dans ces circonstances tragiques, ils se sont presque toujours conduits avec courage. Les uns montraient l’entrain et la gaieté de notre race, les autres domptaient leur épouvante : tous affirmaient cet amour ardent de la justice qui fera d’eux un jour des juges excellens. Mais il est monstrueux sans doute de les soumettre à de pareilles épreuves, et il faut enfin que nos mœurs, secondées par la loi, assurent invariablement avant la décision le respect de la liberté de conscience du juge.

Dans les affaires ordinaires, et dans l’affaire de diffamation que nous avons choisie, les sollicitations de la Presse ont été à coup sûr moins directes et moins violentes que dans les procès anarchistes. Cependant, comme cette cause touche par quelques points à la politique, de nombreux articles de journaux favorables au diffamé ou au diffamateur ont été publiés. On a produit des documens vrais ou faux, on les a longuement commentés. On a démontré qu’un verdict d’acquittement ou de condamnation atteindrait gravement le gouvernement ou un parti. On a déplacé,