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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/350

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au jury la preuve de ses allégations. C’est la loi, et la loi est bonne, car la vie publique du fonctionnaire ou du représentant peut et doit être examinée au grand jour.

La diffamation s’est donc produite ce matin dans un journal fort répandu. Le diffamé a pris connaissance de l’article qui l’outrage, et aussitôt s’est posée devant lui cette question pleine d’angoisse : Dois-je, ou ne dois-je pas poursuivre ?


II

Cette redoutable question a torturé bien des consciences ! L’extrême méfiance inspirée par notre justice en matière de délits de presse crée aux victimes de la diffamation une situation douloureuse. Se taire, attendre que le temps ait redressé l’erreur, tenter de conjurer par un dédain immuable les « maléfices typographiques », c’est une solution ; et c’est même une école. Certains docteurs n’ont qu’un précepte applicable à tous les soucis que les gazettes peuvent créer aux gouvernemens et aux hommes : « Laissez dire, laissez imprimer ! » L’autre école, au contraire, dit : « Poursuivez toujours. « Celle-ci est la moins nombreuse, et, devant le tableau qu’il nous faudra tracer du débat à la Cour d’Assises, on sera bien obligé d’avouer qu’il y a quelques bons motifs qui l’empêchent de recruter des partisans.

Notre calomnié appartient (c’est le cas ordinaire) au gros bataillon des irrésolus. Sur la Presse, sur le jury, sur cette question « Faut-il poursuivre ? » il a répété ce que dit tout le monde ; même il s’est prononcé pour des solutions contradictoires suivant l’humeur du jour et l’interlocuteur ; à présent il faut prendre une décision personnelle. Poursuivra-t-il ?

D’abord a-t-il la conscience pure ? Si tel est son cas, dira-t-on, pourquoi ne poursuivrait-il pas ? Le silence convient à l’homme qui est coupable, ou qui dans son passé voile quelque tare secrète. Ceci est vrai en bonne logique, mais non en pratique actuelle. Un procès en diffamation peut être une bonne fortune pour un homme de réputation douteuse. Si le fait avancé n’est pas nettement prouvé, si d’ailleurs le moment politique est favorable, il a quelque chance de se refaire à la Cour d’Assises une virginité. S’il perd son procès, le jury a bon dos ! L’honnête homme au contraire, le calomnié dont la réputation intacte ne peut que perdre à ce tapage, éprouve des transes mortelles.

Est-il fonctionnaire ? Ses chefs sont ennuyés et se sentent atteints par sa mésaventure. Ils le plaignent sans doute, mais non sans penser au fond du cœur qu’il est gênant, qu’il fut peut-être maladroit ? En tous cas il n’est pas un « fonctionnaire heureux ».