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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/338

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coquillage marin, croit y entendre le bruit de la mer : « pareil à ce coquillage est l’univers même pour l’oreille de la foi. » — Oui, mais pareil à l’enfant est sans doute le poète, et il lui arrive de prendre le bruit qu’il entend dans le coquillage pour le murmure de l’Océan.

On ne raisonne pas avec qui ne croit pas à la raison. Wordsworth est, au fond, un mystique et c’est, de plus, un apôtre. Tous ceux qui l’ont approché ont eu la même impression que Leigh Hunt : « Ses yeux ressemblent à des feux à demi flambans et à demi couvans, avec je ne sais quelle acre fixité dans le regard… On pourrait s’imaginer Ezéchiel et Isaïe avec ces yeux-là. » Ces yeux de prophète, c’est tout l’homme. Il a cru d’une foi invincible en sa mission. Il ne lui est jamais arrivé d’écrire dédaigneusement, comme Lamartine, dans une préface célèbre : « La poésie, c’est le chant intérieur. Que penseriez-vous d’un homme qui chanterait du matin au soir ? » Les vers, « cela marque le pas et donne la cadence aux mouvemens du cœur et de la vie. Voilà tout. » Une pareille ambition est bien trop modeste pour un Wordsworth. Ce dont il a soif, c’est d’un apostolat acharné. Ce qu’il veut, c’est « élargir la sphère de la sensibilité humaine pour la jouissance, l’honneur et le bénéfice de la nature humaine. » Il obéit à l’impulsion qui lui commande de chanter, comme on obéit à un devoir sacré : « Je sens qu’une clarté intérieure m’est accordée, qui ne doit pas mourir, qui ne doit pas cesser d’être… J’ai quelque chose au dedans de moi qui n’est encore partagé par personne, pas même par le plus proche de moi et le plus cher ; je le voudrais communiquer, je le voudrais répandre au loin. » Et ce qu’il a prêché aux hommes, c’est ce qu’il a senti se dégager peu à peu de sa propre vie : la joie.

M. Legouis a excellemment montré que cette idée de la joie, comme principe de la morale, Wordsworth a eu le mérite d’y arriver malgré une jeunesse, à tout prendre, assez douloureuse. Est-ce donc un privilégié de la vie que cet enfant, orphelin de bonne heure, dépouillé de son patrimoine, tenu à l’écart par les siens, condamné à une existence humiliante, perdant, dans une crise douloureuse, ses plus chères convictions, et, avec cela, maladif et de nature hypocondriaque ? Non, l’optimisme de Wordsworth n’est pas la complaisance béate d’un satisfait. Ce n’est pas la philosophie de commande d’un poète officiel. Ce n’est pas, comme on l’a écrit légèrement, la manifestation naïve d’un anglicanisme docile. La foi du poète est bien sienne. Il a su être heureux malgré les événemens, malgré son tempérament naturellement sombre. S’il a cru que « la sagesse spontanée s’exhale de la santé, » et que « la vérité