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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/336

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une conséquence légitime de son principe. Votre science, dit-il, ou ce que vous appelez de ce nom, supprime la vie, sous couleur de la mieux connaître : « Elle défigure les belles formes des choses et tue pour disséquer. » Elle substitue « un univers de mort à celui qui se meut, animé de lumière et de vie, réel, divin et vrai. » Elle voit « tous les objets dans une disjonction sans vie et sans âme. » Voilà qui est grave. Et, d’autre part, est-ce que toute science ne doit pas aboutir à l’adoration du mystère ? Est-ce que nous n’avons pas vu les enfans, les idiots, les animaux même en savoir parfois plus long que les métaphysiciens patentés ? Tranchons le mot : est-ce que ce ne serait pas un bouleversement de l’ordre naturel que l’intelligence fût un acheminement à la moralité ? Je sais bien que Wordsworth a parlé en beaux termes de la géométrie, qu’il a voulu s’initier à la chimie, qu’il est parti pour l’Allemagne à la seule fin d’étudier l’histoire naturelle. Comme tout esprit supérieur, il a senti la force du mouvement qui emportait son siècle vers la science. Mais, au fond, il l’a regretté. Autour de lui, ce n’étaient que mystiques, que rêveurs, que « dégrisés de raisonnement », comme dit spirituellement M. Legouis. Et Coleridge, le plus « dégrisé » de tous, lui parlait avec effroi des « solitudes sablonneuses de l’incrédulité absolue ». En fait, il ne peut y avoir ici de compromis : on croit à la raison, ou on n’y croit pas.

Pour y croire, Wordsworth a toujours vu les choses de trop près ou de trop loin : de trop près, quand il s’usait les yeux à décrire le vol d’un moucheron ou le bruissement d’une feuille morte ; de trop loin, quand, tout plein de ses amples et harmonieuses visions, il chantait, dans cette « cathédrale gothique » qui est son œuvre, un hymne à l’universelle Beauté et à l’éternelle Harmonie. Il a écrit quelque part de Milton qu’il avait « l’âme solennelle comme un temple ». Telle aussi l’âme de Wordsworth, planant fort au-dessus des misères de la vie quotidienne, naturellement avide d’éternité et d’immutabilité, parfaitement incapable de ne pas s’humilier devant le mystère des choses. Ce n’est pas lui qui aurait dit avec Lamartine : « La poésie sera de la raison chantée : voilà sa destinée pour longtemps. » Une pareille destinée lui semblerait trop médiocre. Wordsworth, poète crépusculaire, fait de la lumière avec de l’ombre : il lui arrive d’écrire, et cela est bien caractéristique, que « les souvenirs pénombreux » de l’enfance « demeurent la lumière source de tout notre jour. » Pour trouver une ferme assise à la vie morale de l’homme, il lui faut invoquer de toute nécessité « quelque chose de profondément infus, dont l’habitation est la lumière des