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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/333

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objectez que ces apparences sont des mensonges, il vous demandera si en fait ces apparences ne sont pas l’image même de la réalité, si ces fantômes ne sont pas des ombres de vérités, si les premiers hommes, qui associaient constamment dans leur esprit le phénomène et la force qui le produit, n’étaient pas plus près du but que le savant d’aujourd’hui. — D’un mot, Wordsworth vous parlera comme Coleridge.

La poésie, œuvre d’observation patiente et tenace ! Nous voilà loin de nos romantiques. Eux aussi pourtant, avec la même candeur que Wordsworth, ils ont découvert l’homme et ils ont inventé la nature : on sait que ces découvertes-là se font périodiquement, deux ou trois fois par siècle. Mais ce qu’ils ont découvert, c’est un autre monde et c’est une autre nature. Notez que la plupart d’entre eux sont des citadins, gens de lettres, journalistes, gens de théâtre. On les voit dans les salons, dans les académies, dans les coulisses ; ils forment un parti fortement organisé, ayant ses revues, ses journaux, et les soirs de premières ses « Spartiates », comme disait Hugo, prêts à se faire tuer aux Thermopyles de l’art. Chacune de leurs œuvres, — roman, drame ou poème, — est conçue en pleine bataille, et pour la bataille. Chacune de leurs conceptions, images grandioses, mais grossies, de la réalité, trahit le désir de forcer l’attention d’un public impatient et inquiet. Et, de vivre ainsi en pleine mêlée, c’est pour un poète, même lyrique, une bonne manière de varier et d’étendre le champ de sa poésie. Mais elle eût fort étonné cet anachorète de Wordsworth qui, du haut de sa montagne, a, soixante ans durant, couvert d’innombrables carnets de pieuses et calmes impressions. Coleridge disait de lui qu’il s’était « isolé des hommes au point de se faire du mal. » Le mot est très juste, mais il faut ajouter que Wordsworth n’a jamais voulu se rendre compte du mal qu’il se faisait. Il a goûté jusqu’à l’ivresse cette solitude en dehors de laquelle il ne désirait rien :

The self sufficient power of solitude.

Il a voué son génie sévère à créer une poésie aussi nue, aussi dépouillée que possible. Il a célébré, suivant le mot ironique de Taine, « des événemens plats dans un style plat, et par principe. » Il a renoncé tant qu’il a pu à « l’art ». Il a chassé de son vocabulaire les termes d’école, les beaux vocables, le « mot » enfin, dont Hugo disait que « le Mot c’est le Verbe, et le Verbe, c’est Dieu. » Il a voulu dire simplement des choses simples. Et de même, aucun effort pour piquer la curiosité par le choix d’un sujet ou par l’invention d’un incident. Ni merveilleux, ni fiction,