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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/332

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tenace. Elle accumule les petits faits, et elle s’intéresse à tous. Un sujet, en poésie, ce n’est rien, ou plutôt, toute réalité indifféremment est un sujet.

Et ne croyez pas, au moins, que la tâche du poète en soit bornée ou amoindrie. Le monde est un réservoir infini d’images inconnues. Nous ne connaissons ni les êtres qui nous entourent ni notre propre être. Un poète qui voudrait évoquer les seules images accumulées en lui pendant son enfance trouverait dans cette tâche l’emploi d’une vie entière : « Celui qui se penche pardessus le bord d’une barque lente, sur le sein d’une eau tranquille, se plaisant aux découvertes que fait son œil au fond des eaux, voit mille choses belles, — des herbes, des poissons, des Heurs, des grottes, des galets, des racines d’arbres, — et en imagine plus encore. Mais il est souvent perplexe et ne peut pas toujours séparer l’ombre de la substance, distinguer les rocs et le ciel, les monts et les nuages, reflétés dans les profondeurs du flot clair, des choses qui habitent là et y ont leur vraie demeure… c’est ainsi, c’est avec la même incertitude que je me suis plu longtemps à me pencher sur la surface du temps écoulé. »

Voilà donc une première fonction de la poésie. Elle est œuvre d’observation. Elle confine à la science. Elle a pour mission d’amener au grand jour toutes les sensations obscures éparses et donnantes au fond de nous. Elle est une tentative de constituer une psychologie poétique de l’homme. « J’ai dit, écrit-il en 1800 dans la préface des Ballades lyriques, que chacun de ces poèmes a un objet : c’est d’élucider la façon dont nos sentimens et nos idées s’associent dans un état d’excitation. Mais, pour en parler en termes moins généraux, c’est de suivre le flux et le reflux de l’esprit quand il est agité par les grands et simples sentimens de notre nature. » Tel de ces poèmes a pour but d’étudier « la perplexité et l’obscurité qui dans l’enfance accompagnent notre notion de la mort » ; tel autre « la passion maternelle à travers beaucoup de ses replis les plus subtils ; » chacun a pour objet un fait mental déterminé. Chacun, est, dans l’idée du poète, une étude d’un « cas ». — Mais vous êtes dupe des mots, ô poète : ce que vous traduisez dans vos vers, ce ne sont pas des faits, ce sont des sensations, ce sont des apparences. — D’accord, mais ces apparences sont des faits de l’âme, dont l’indéniable existence se manifeste par l’influence qu’ils exercent sur notre vie morale. Et d’ailleurs « l’office propre de la poésie (laquelle néanmoins, si elle est sincère, est aussi permanente que la science pure), son emploi approprié, son privilège et son devoir c’est de traiter les choses non comme elles sont, mais comme elles apparaissent. » Et, si vous lui