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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/271

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rétablir l’équilibre sur sa parole. Mais seule l’éloquence habile à dire aux hommes ce qu’ils ont envie d’entendre exerce sur eux un prestige durable : or, plus Trochu invoquera des nécessités ou des impossibilités de métier, plus il blessera les préjugés militaires de la démocratie. Si, au nom de la science militaire qu’il possède et qu’eux ne possédaient pas, il eût signifié ses volontés sans les admettre à discussion, il se fût imposé à eux. En prétendant les persuader, il les élevait à l’égalité intellectuelle, ou plutôt il descendait, lui soldat, à n’être plus que l’avocat du siège devant des avocats devenus juges de l’armée et calculateurs des opérations militaires au nom des caprices de Paris. Or sous prétexte d’opinion publique, c’étaient leurs propres préférences et leurs propres préjugés que les hommes du gouvernement allaient opposer au général. Leur ignorance les rendant plus tenaces, il passerait à justifier ses plans une partie du temps qu’il avait pour les exécuter ; il semblerait un rhéteur amoureux de paroles parce qu’il recommencerait sans cesse sa tentative toujours incomprise de persuasion ; l’on en viendrait à lui reprocher cette éloquence même comme la preuve qu’il n’était pas un homme d’action, et pour avoir voulu gagner les intelligences il finirait par perdre sur elles tout prestige militaire.

Les mêmes causes qui diminuaient l’importance de Trochu augmentaient celle de Gambetta. Passionner les esprits pour soutenir les courages, et, pour passionner les esprits, accepter des colloques orageux avec la foule, répandre sur elle et renouveler les mots contagieux et leur fièvre, transporter le gouvernement dans la place publique, était l’entreprise la plus conforme aux aptitudes de l’homme en qui semblaient revivre le souvenir et les ardeurs de la première révolution. Dès que la défense prenait cette voie, il devait prendre parmi ses collègues la première place : D’abord le plus puissant de tous pour soulever et pour conduire l’opinion, il était auprès d’eux le témoin et comme l’ambassadeur impérieux de la multitude. Ensuite sa domination ne les violentait que pour les pousser plus vite où les portait leur propre désir. Elevé comme eux dans la défiance de l’armée, il était l’expression la plus vivante et la plus sonore de leurs préjugés militaires. Enfin ses fonctions mêmes étendaient son autorité sur toute la France : en tout temps le ministre de l’intérieur avait le département de l’opinion. Par surcroît la levée, l’équipement, l’armement des gardes nationales, c’est-à-dire l’organisation des plus nombreuses réserves qui restassent à la France, appartenaient aux maires et aux préfets, ses agens, et par suite toute l’œuvre à lui-même. Ainsi les premières résolutions prises décidaient du